opium et limonade


Le grand vent qui secouait les branches est venu me quêter une promenade. Une promenade dans ce cas-ci et non une marche, peut-être parce que le premier évoque mieux mes activités de petit prosateur qui se fait mener par le bout du nez, finissant sans aucun doute, lorsque la boucle des pas est bouclée, devant un verre de limonade fraîche, qu’il faudrait, bien sûr, acheter à un garçonnet qui se lance en affaires au coin d’une rue et d’un ruelle : cinquante cennes le verre – seulement si on lui promet de faire de la publicité. À bien y penser, le traditionnel « m’en vais prendre une marche » fait résonner la voix de celui qui en a marre et qui s’arrache aux crises de son logement. Je disais donc : une soirée de grand vent.

Les chats rentraient dans leurs cours, se blottissaient contre l’opium des bords de fenêtres. Au parc Lalancette, des gamins critiquaient leur famille de fous, se lançaient des injures au visage, avaient du sable plein les yeux et de la boue plein les joues – le mascara des pauvres. Deux sportifs de salon se mettaient au frisbee, près de Rouen. Sautaient comme des chiots aux pattes trop courtes pour se laisser rouler dans l’herbe encore jaune, les quatre fers en l’air et la bedaine velue – autour du nombril seulement. Au même endroit, l’an passé, on y allait d’une coupe de rouge discrète dans les estrades, on grillait une clope puis deux en jasant Tolstoï et Sábato. Il faut laisser la saison mûrir.

Au retour, après mon tournis de rues et de ruelles, s’est présentée, à ma droite, une ouverture. Rien d’extraordinaire. Qu’un petit rien au bord du chemin pour me faire lever les yeux vers le soleil couchant. Un grand rideau d’or et de vert tendre, de cordes à linge muettes et des galeries où flânait l’odeur du bon tabac. Suis retourné jusqu’à ma Darling pour retrouver les bras de mon aimée.

À mi-chemin, une fillette m’a demandé si je savais l’heure. Non, pas vraiment. Probablement sept heures et demi, pas bien plus! C’est ce que je lui ai répondu alors que je savais que l’heure ne comptait pas. J’aurais dû lui répondre qu’il était trop tôt pour rentrer, qu’elle avait encore le temps de marcher main dans la main avec ce garçon qui l'accompagnait, un peu gêné, qu’elle devrait profiter de la lumière pendant qu’elle était encore belle sur les gaines de caoutchouc des fils de l’Hydro… Elle était déjà partie avec son Roméo. Moi je souriais, simplement.

la vie est belle...


Il n’y a pas si longtemps, lors de cette même marche qui m’a ramené sur les rivages des Ruellards, je me suis pris à marcher sur la rue Ontario, à la sortie des classes. Des bêtises volaient de trottoir à trottoir, les « retourne chez toi niquer ta mère » et les « va branler ton chien » côtoyaient le pas de course des gamins et les premières amours du printemps. Un beau quartier que le mien.

Est venu pourtant le moment où mon cœur s’est serré en voyant cette bande d’ados, encerclant je ne sais qui ou quoi qui se faisait donner des coups de vieilles galoches et de Nike. Une initiation de gang de rue que je me suis dit, ou encore un règlement de compte. Peut-être un petit de maternelle de se faisait ramasser par ces grands nonchalants aux bras trop longs et à la pensée trop étroite. Même des adultes admiraient le spectacle! Sur le point de crier à l’adresse de ces grandes échalotes, un ballon de soccer a roulé dans la rue… Je me suis vu floué par mon imagination. Cette fois-ci, au moins, ça aura été rassurant.

Mais les dessous du quartier ne sont pas tous tissés de cette dentelle de l’imaginaire. Accompagné de J. à la poursuite de ce rien sympathique qui anime le type de marche que j’aime, je me suis enthousiasmé à la vue de quelques mots inscrits à la craie sur le trottoir. Ces messages permettent de tâter le pouls d’un quartier, de rire de ses travers parfois, de l’apprécier un peu plus même s’il peut paraître plus souvent qu’autrement, sale et peu accueillant pendant que le grand ménage du printemps bat son plein. Il était écrit que « La vie est belle… »

C’était tout simple et très joli. Les lettres doublées en jaune et en bleu. Quelques pas plus loin, rue Rouville, ce message d’enfant a pris la voix d’une mère outrée : « sans prostitution devant nos enfants. » Je me suis souvenu qu’Hochelaga avait ses cicatrices, et qu’elles vont et viennent sur le trottoir… entre la pluie et le soleil.

chaque fois unique la fin du monde


C’est ce qui était graffité sur l’un des murs fatigués des Ruellards. La fin du monde, quand je marche, je l’ai sous les semelles. À chaque pas, je l’écrase cette fin du monde, bien malgré moi, par ce désir de me perdre dans chaque petite chose d’un quartier familier. On me dira qu’on ne s’y perd pas, qu’il s’agit là d’un jeu pour déjouer le quotidien, la routine. Je ne sais trop. D’abord, avoir l’esprit du jeu ce n’est pas si mal, ça permet d’ailleurs de sourire plus souvent. Et le quotidien, j’ai le nez dedans. Alors peut-être que oui, il s’agit de le déjouer, de lui faire passer le ballon entre les jambes, dribbler un peu en le regardant tomber par terre, le visage barbouillé de terre. Le contempler dans sa beauté ridicule. Lui tendre la main pour ensuite le remettre sur pieds, lui ménager un espace à mes côtés, pour qu’il me raconte des histoires, me parle de ses raccommodages.

Il y a deux jours de ça, j’ai marché pour me rendre du Laboratoire à l’Appart. J., arrivée quelques minutes avant moi, m’a proposé de marcher jusqu’au centre-ville, pour qu’on puisse se mettre de nouvelles musiques dans l’oreille, de nouveaux mots sous les yeux. En tout et partout, à force de flâne et de curiosité, j’ai oublié le but de l’escapade. Tout ce dont je me souvenais, c’était que j’avais soif, et qu’on allait se payer la traite avec le premier granité au chocolat de l’année. Nous avons échoué dans un parc, rue Sanguinet, dans un repli de l’Université. Les fesses et les cuisses qui picotaient – après plus de trois heures de marche, c’est permis – nous nous demandions pourquoi tout pouvait être compliqué. Assis là, comme deux pingouins sur un banc de parc, à couver notre joie d’être là en tétant un granité, à jaser voyage et petit pois, est venue cette phrase toute simple : « On est tellement bien. » Je ne sais plus de qui de nous trois – de J., de moi ou du quotidien – était ce On. Je ne me souviens plus si la fin du monde était toujours collée à mes semelles, mais si c’était le cas, elle était belle et coulait dans l’herbe sèche, paisible.

l'art fou gère le risque


« La vérité de la vie est dans l'impulsivité de la matière. L'esprit de l'homme est malade au milieu des concepts. Ne lui demandez pas de se satisfaire, demandez-lui seulement d'être calme, de croire qu'il a bien trouvé sa place. Mais seul le Fou est bien calme. »

- Antonin Artaud, Manifeste en langage clair.

la CP, le CH


Suis sorti de l’Appart en voulant attraper le coucher soleil, au-dessus des rails de la CP, à hauteur de Rachel. La noirceur tombait déjà rapidement, préféré aller vers le Sud, vers la cour de triage.

Passé les 19h, je ne sais plus trop ce qu’on peut trier dans ce grand enclos silencieux. Peut-être quelques employés restés plus tard, pour un répit avant de retrouver leur famille, leur chien ou leurs engueulades, trient-ils – ou triturent – leurs souvenirs et leurs vieux péchés. Sait-on jamais.

Accompagné de la clôture rouillée et barbelée, j’ai humé l’air frais encore gonflé de sucre, réalisant que je n’avais jamais mis les pieds dans ce coin particulier du quartier. J’ai observé la danse de la manche à air pendant de longues minutes, me suis appuyé contre la clôture, sa peau rouge s’est défaite sous la pression de mes doigts.

Les mains dans les poches, je suis retourné vers l’Est, vers ce refuge où les livres s’amoncèlent et qui ferme le cercle de mes promenades. Les enfants, au loin, envahissaient déjà les rues, jerseys du CH sur le dos en guise d’espoir, balle de plastique orange en guise de rondelle, qu’on devait arracher à toutes les deux minutes au chien bâtard de Jimmy. Le ciel se refermait déjà derrière moi. Ne me restait qu’à passer, sans déranger la partie.

un semblant de mauvais sort

Je suis retourné dans la ruelle des Ruellards pour trouver l’endroit dévasté par le dégel. Si en décembre, durant la tempête, c’était la joie pure qui me battait dans la poitrine, j’ai dû me résigner. Les Ruellards tardent à faire leur ménage de printemps, et je me demande s’ils le feront cette année – les dernières traces du grand ménage, photos affichées sous un revêtement de plastique le long de la multitude des clôtures, semblent remonter à 2003. Là où il devait y avoir un tournesol, assurément la fierté du voisinage, on pouvait lire S.V.P. Prière de ne pas casser la fleur. Merci. Cette adresse, on la retrouve maintenant photographiée, plastifiée, cas réglé. La prière a laissé place à un semblant de mauvais sort, qui ne pouvait que sortir de la bouche d’une vilaine belle-mère de contes de fées.

Jean Narrache



Il y a de ces êtres qui s'absentent d'eux-mêmes, dans le sommeil, et deviennent de grands corps vides. Mais dès qu'ils vous regardent, c'est à votre tour de vous perdre, de vouloir échanger votre place.

Hier, il dormait paisiblement. Il ronflait un peu. A même ri. Oui, il faut parfois s'absenter de soi-même...

Sac à main


Je sais qu’elle va me manquer. Pas besoin d’y penser longtemps. Dans quelques heures, je vais laisser Montréal derrière pour retourner frayer dans ma Lièvre natale. Je sais qu’elle va me manquer, elle qui va les seins lourds et froids sous un lainage délicat, rue Davidson.

Le jean à taille haute, les bras efflanqués et le bout des doigts chatouillant le nez du dernier client – dernier de la nuit ou premier de la journée? – elle rit. Pour un rien. Lui hèle un taxi, alors qu’elle s’égare, rue Ontario, pour échouer sur les berges de Dézéry. S’assoit sur les marches rouillées qui mènent à un balcon anonyme, fouille son sac à main. « Hostie, mes cigarettes… mes cigarettes… »

Roulent sur le trottoir des tubes de rouge, des pastilles à la menthe, des coupons de caisse de la pharmacie du coin. Elle fixe le fond de son sac, le regard perdu dans les brumes du matin. Contemple tout ce qui peut lui rester de famille. Des photos saupoudrées de coke et de fard à joue.

S.V.P. Surveillez votre enfant


Cet avertissement, sur le rabat de plastique bleu, m'est apparu soudainement ridicule sous les gros nuages d'avril. Même chose pour cette clôture qui a failli céder quand je m'y suis appuyé pour cadrer.

ronrons


Il faut marcher, marcher encore dans cette ville peuplée de soi-même, écrivait Fargue à peu de mots près. Je ne sais pas si ce quartier, cette ville que je foule est peuplée de moi-même, mais je sais que j’y trouve un certain confort, quelque conversation à entretenir en battant la mesure à chaque enjambée. Je ne sais rien de l’endroit où je vais sinon que ces murs de briques, ce sol asphalté et caillouteux, ces bribes de paroles attrapées ci et là tout comme les graffitis, je les moule à ce que je crois être ma langue intérieure.

Je me dis parfois que cette ville est comme une vieille chatte de gouttière qui entre par la porte arrière quand ça lui chante. Je la laisse tourner un peu, puis je l’accueille sur mes genoux et lui gratte le derrière des oreilles. Elle se met à ronronner, elle en demande plus. Après m’avoir fiché les griffes à travers le jean, elle décampe comme une hypocrite. Peut-être que je suis de même quand je vais la retrouver, elle qui m’amadoue avec ses miaous, avec tout ce qu’elle a de cicatrices. On joue à cache-cache comme deux gamins et elle finit souvent par me révéler son deuxième nom.

Et quand elle revient, par la porte de derrière, chercher un peu de chaleur, des croquettes et des minouches, je sais que ce ne sera que pour me mettre encore une fois ses griffes dans mes cuisses. C’est encore à ce moment que j’aurai laissé filer entre mes doigts la chance de connaître son troisième nom, celui que personne ne saura jamais. Puis je me remettrai à écrire en me disant qu’encore, je me serai approché un peu plus de la réponse.

voyage


Ils étaient là, debout, comme deux solitudes parallèles. Après avoir tant ri, tant dansé, ils se tenaient maintenant là, un peu idiots, à préserver le peu de bonheur qui leur restait au creux du cœur.

Une souris d’Angleterre leur avait déjà dit que ce sont les chemins qui nous inventent, qu’il faut laisser parler les pas. Lui avait choisi son complet de lin. Elle, sa plus belle robe à pois. Puis ils sont partis, silencieux, vers les rivages incertains de L’Espérance.

sur la sieste


« La sieste est une réappropriation par soi de son propre temps, hors les contrôles horlogers. La sieste est émancipatrice. »

« C'est un moment, plus ou moins long, de mise-en-présence-avec-soi par l'absence, momentanée, d'avec le monde. Ce retrait éphémère abrite la réunion, la réunification, la reconstitution provisoire de notre personnalité éclaté, divisée, éparpillée. Cette pause, par le repos qu'elle nous assure et nous procure, contribue à la reconstitution de notre intégrité. Cette parenthèse temporaire nous permet de faire le point, comme le marin marque sa position et précise sa route, alors qu'autour de lui tous les éléments se déchaînent ou se calment. La sieste fonctionne ici comme une métaphore, elle acquiert un autre sens et ne désigne plus seulement l'acte de s'endormir ou de somnoler, au midi de la journée, mais la capacité à maîtriser son emploi du temps, à ne pas le brader en le soumettant aux temps imposés par "la" société. De plus en plus fréquemment, le citadin ne travaille pas à proximité de son logement et ne peut revenir s'y reposer à l'heure de la sieste, c'est pour cette raison que le siesteur n'est pas un actif à temps plein, mais généralement un étudiant, un travailleur indépendant (catégorie allant du commerçant à la profession libérale), un enseignant, un chercheur, un artiste ou un retraité, qui réussit tant bien que mal à contrôler ses horaires. Ce "privilège" vaut toute augmentation de salaire, tant il apporte les conditions d'un bien-être physique et psychique. »

- Thierry Paquot, L'Art de la sieste

neuf vies


On m’a dit un jour que les chats avaient neuf vies. On m’a dit aussi que les chats, avec leurs trois noms, se cachaient pour mourir. Peut-être en va-t-il de même pour la ville. En la battant des pieds, renouvelant chaque jour son rythme, on réalise qu’on meurt avec elle, sans s’en apercevoir. Notre poussière se mêle à la sienne et on n’est plus qu’un vieux cheminot malgré nos vingt ans. On se mêle à ses cordes à linges lestées de lumière. On rit, on pleure pour un rien en regardant une mère prendre son seul temps de répit de la journée, sur sa galerie, entre les matous et le ciel fatigué.

defrost


Je me retrouve en train de marcher, le dos en garnottes, dans une asphaltade raboteuse. Au-dessus d’une garderie transformée en dépotoir de jouets pour enfants, rue Sansregret (sauf celui de n’être pas nommée à juste titre ruelle), on grille une clope en calant des fonds de bouteilles. Des shorts trop courts, des ravins dans les cuisses, des rouleaux dans les cheveux, des seins fatigués sous une camisole effilochée. Il y a des jours où j’aimerais écrire de la fiction.

La vie reprend son cours dans le quartier. Les ruelles dégèlent et font dorer leurs vieilles seringues au soleil tandis que « le grand sémaphore des cordes à linge », comme dirait Carpentier, recommence à se faire bavard. Les chats minaudent avec les bouteilles de Jack et les mufflers de char. On balaie l’entrée du garage en traînant les pieds. On s’enduit les mains de graisse et de rouille – c’est déjà l’été qui commence.

Dans un coin de brique et de clôture, on planifie sécher un après-midi de cours tandis qu’ailleurs on fond en larme en raccrochant le téléphone. Je me surprends, juste assez pour m’arrêter, à regarder des petites mains le long de la ruelle. Le sentiment qu’à la fin des classes, les kids vont recommencer à se rassembler jusqu’à l’heure du souper, pour dessiner à la craie des jeux de marelles et des injures dans les ruelles du quartier – faire du bruit et vivre, sans demander leur reste. Jusqu'à l’heure du souper.

compagnons de marche



Il en est toujours un pour vous rappeler, qu'en bout de ligne, c'est vous qui êtes observés.

parallèles


Ni patrie / ni état / ni Québec / ni Canada. Ces mots défilaient sous mes yeux alors que je chaloupais dans la fonte printanière d’une ruelle. On écoutait la télé trop forte, on s’engueulait à propos des dépenses inutiles alors que la ceinture, déjà serrée, commençait à craquer, on donnait des coups de bâton de hockey dans l’asphalte amolli alors que dans la rue on exagérait sur le rouge à lèvres et les déhanchements – un mercredi soir. Des enfants armés de leurs bâtons, leurs pads et leur goal, dialoguaient du doigt avec un automobiliste venu déranger leur jeu. L’équipe des bleus égalisait la marque 1 à 1, allait rentrer à la maison trop tard et pleurer sous les draps en comptant ses nouvelles pucks. Plus au nord, dans une autre ruelle tatouée, on répondait par les mêmes lettres mal assurées : parce que ça ne nous correspond pas.

let the boots do the talking


C’est ce qui était écrit dans ma ruelle d’adoption. Seulement, je n’avais ni bottes ni compte à régler. Pourtant mes semelles faisaient parler le quartier à leur manière, lisant en sautillant la prose du trottoir et de la poussière. Je me suis laisser berner une fois de plus par le soleil, me suis mis à le suivre en espérant attraper son feu mourant alors que, déjà, il se laissait choir dans les tranchées d’Hochelaga. Je l’ai perdu de vue à quelques pas des rails de la CP, dans le dodu de la marée haute et de la plage timide. Le cri des mouettes, une cabine échouée. J’ai retrouvé mon île, le temps d’ajouter une virgule – ou deux – au texte de ma ville… Puis le vent s’est levé, a baissé les stores du jour pour me replonger dans la réalité du mois de mars : eh oui, le nez à ce temps-ci peut encore se permettre de geler.

de la poussière dans les yeux

11 février, pour laisser croire que les dates importent. Le vent file entre les cheveux. Sous le manteau aussi. La journée est douce – la première journée, depuis un bail, où le foulard n’est pas de mise. Je redécouvre le quartier, ce matin, alors qu’il fond comme une roche dans un verre de rhum and Coke. Le trottoir me montre déjà sa craque. Ses mauvais plis cachés depuis novembre aussi. Des vieux mouchoirs, de la crotte de chien à la pelletée, des tapis moisis, des boîtes de cartons gardées trop longtemps au sous-sol… Oh, c’est jour de collecte des ordures, aussi.

Madame Tremblay, avec sa pancarte STOP, est encore et toujours souriante derrière les sillons de son visage. Bonjour jeune homme qu’elle me dit, tout comme ses constatations génériques sur la pluie et le beau temps. Aujourd’hui c’est le beau temps et, me confie-t-elle, ça sera beaucoup moins dur pour les rhumatismes. Pour preuve, pas de canne pour la journée. « Mais est-ce que je t’ai dit ça? Je m’en vais à Paris fin avril! Avec mon mari, oui! J’ai ben hâte, ben hâte! On ira… » Elle me raconte ses plans de voyage et je souris, lui faisant promettre de tout me raconter quand elle reviendra. Après plusieurs minutes de bavardage, elle lève sa pancarte de façon impérieuse, me souhaite la bonne journée en me lançant, de sa voix rocailleuse, qu’on devra se reparler de tout ça ab-so-lu-ment!

Dans le parc Préfontaine, je suis l’habituelle procession des promeneurs de chiens. Trois gros hommes, et autant de chiens s’en vont lentement sur le sentier glacé qui fend le parc en diagonale. Sur le terrain de baseball recouvert de sucre à glacer, un nouveau venu dans le quartier : un colley et son propriétaire, tous deux pré-post-pubères se fatiguant à courir après une balle. Ça crie et ça jappe. Des airs de printemps qui flottillent, soudain.




Je me demande ce qui arrivera quand la brigadière du coin ne sera plus là. Elle qui traîne sa lourde masse et ses six décennies d’enfants rieurs et braillards, de courtois et de chauffards. Elle qui, chaque semaine, m’arrête au coin de Rouen et Darling pour piquer une jasette, jamais bien longue, tout juste assez pour sourire parfois, et reconnaître dans cet intervalle un chemin. Je me demande ce qui arrivera quand elle ne sera plus là. Cette impression un peu folle que le quartier va se découdre, peut-être même se déchirer. Une couture du quartier qui, depuis 34 ans, garde ses quatre coins de trottoirs comme un trésor…

Hier, en la voyant sortir de chez Autopro dans son imperméable fluo – qui lui donne un corps gros au point d’en faire disparaître sa tête – elle m’a parue fatiguée. Elle chaloupait dans le vent, lourdement appuyée sur sa canne, les pieds traînards, son STOP aussi. Puis je me suis dit que ça y était, que c’était la dernière fois qu’elle pouvait apparaître de la sorte devant moi et pourtant, c’est à ce moment même qu’elle est devenue immuable, ancrée dans le béton de mon quotidien, comme le chat du 2202.

circonvolutions

Ça prend souvent comme un coup de tête, peut-être plutôt comme un coup de pied. On est assis des heures durant devant un écran ou encore avec un livre sur les genoux, la tête qui dodeline de sommeil. On se prend à se lever, mettre ses souliers, son jacket – car le manteau, en ces temps de défroidure, n’est plus de mise. On fait passer le portefeuille du manteau d’hiver au plus léger, fait de même avec le carnet et le stylo pour enfin réaliser que la quatrième personne du singulier est bien drôle quand elle veut. […]

Je pense que c’est comme ça que ça se passe, le goût d’aller marcher, je veux dire. Encabané entre quatre murs et demi de plâtre mal foutu, coincé devant tous ces mots qui courent et qui ne s’arrêtent jamais de défiler devant les yeux, je m’y perds. Plutôt, je me perds. Il me faut alors mettre la clé dans la porte, tourner les talons, et déguerpir – sans me presser. C’est peut-être simplement pour entendre les marches de l’escalier craquer ou bien la caresse du vent sur une joue, reprendre contrôle de ce corps de plus en plus mou, écrasé trop longtemps dans un grand sofa bleu de mer. […]

Et pourtant, drôle de chose que la marche. Si je me sens revivre de la plante des pieds jusqu’aux genoux, pour ensuite passer par le dos et le cœur – qui ne bat pas si vite, tout de même – il semble qu’un blocage se fasse à hauteur d’oreille. Car mettre le pied dehors, c’est reprendre mes moyens, tout en sachant que je vais les perdre quelques minutes plus tard, en me laissant glisser, comme un matou qui tend vers l’errance, dans les bas-fonds du quartier, dans les angles plus arrondis – et nécessaires – d’une ruelle, d’un parc, d’un café même lors des jours de luxe, pour me faire crocheter le regard dans les rouillures d’un escalier ou d’une galerie, pincer l’oreille par une engueulade de riverains, chatouiller par des odeurs précoces de barbecue. […]

Je marche par intermittence. Sansot, fidèle ami de papier, dit d’ailleurs qu’il y a le marcheur d’une part et le flâneur de l’autre, non seulement pour une question de lenteur, mais par son attitude générale, sa façon de se disperser dans les choses par sa sensibilité propre, au point de ne plus savoir différencier le sensible du senti. Le marcheur progresse dans l’espace alors que le flâneur lui, peut-être parce qu’il est moins ambitieux ou plus réaliste, se permet de régresser; aller jusqu’à perdre les mots et les retrouver, comme un enfant qui s’approprie pour la première fois un objet, le conforme à cette langue plombée de mémoires qu’il ne se connaît pas. […]

Et c’est bien souvent comme ça que tout arrive. Je mets le pied dehors pour me retrouver, le front barré de ces mots qui se recoupent, se combinent et se réfutent, que j’en viens à tomber dans le tissu du quartier, un tricot serré d’asphalte froid qui se barde de chaleur humaine, quand l’écoute y est. Un bâton de hockey qui claque sur le dos de Joliette, des planches à roulettes qui détalent et des cris lancés par la fenêtre guillotine (évitant de justesse la bouteille de bière qui la tient en place). Ne suffit que de quelques rues et tout à coup on se sent accueilli dans l’haleine chaude du quartier. Comme me le rappelle Sansot : « Le bonheur d’habiter ces deux ou trois rues, ce n’est pas, au premier chef, d’être en soi, mais de coexister, de venir tous ensemble, sans souci de priorité à l’existence. » Co-existence, co-naissance, co-présence. On y trouve chacun son compte, à sa manière. […]

le café de Ph. D.

«La saveur du café arrête le bonheur et gomme la fragilité sournoise du destin. C'est ça, aussi, le bonheur des cuisines: sous les talents modestes de l'arôme et de la couleur, dominer le présent, supprimer les menaces, tenir le monde au creux d'un plaisir chaud, dans l'immobilité sucrée des heures.»

- Philippe Delerm, Le bonheur

À A. qui me dira que ce billet, encore, fait une incursion dans le monde du café, c'est qu'il me reste une brigadière enrhumée à raccomoder, les rives inondées d'une rue et un petit bout de plage à déloger des mes cernes. Une île-cabine aussi, rue Sherbrooke, à délivrer des vagues qui menacent de l'engloutir.

Je bois un café à ta santé.

du fond de la brioche

Une journée un peu trop chaude de la mi-février, passée dans les retailles intérieures de la ville. Du temps à tuer avant une conférence en fin de soirée, je me suis laissé tenter par un allongé et quelque croissant. Encore que, tuer le temps, c’était un peu trop brutal pour cette fin d’après-midi tranquille. Il s’agissait plutôt de m’en accommoder, dirait Sansot, sans me laisser bousculer. À la limite, c’est tout ce que j’aurais pu faire : un croche-pied au temps, au fond de la Brioche, avant de me replonger le nez dans la Nouvelle barbarie de Chamberland.

L’espace d’un peu plus d’une heure, j’ai eu droit aux questionnements des employés – à ma droite, la cuisine. De grandes questions en fait, qui m’ont touché, sans ironie, droit au cœur. Que faire avec les croissants qui sont restés collés sur la lèchefrite, qu’est-ce qui se passe avec M. qui n’est pas rentré travailler, as-tu besoin que je reste un peu plus longtemps – on va tomber dans le rush. Un cuisinier de la première heure, un peu taquin, a eu le temps de placer quelques coups de fil, à la fin de son quart de travail. Je devrais même dire son shift – lui disait chiffre. Il a aussi placé une orange froide dans le cou d’une aide cuisinière venant juste de se faufiler entre les tables pour « aller en arrière ». « Pour la bonne santé! », qu’il lui lance.

En levant les yeux, j'ai remarqué que, dehors, le temps doux avait laissé place à la chute de grandes plumailles de neige. Tout au fond, près de la porte d’entrée, on discutait de projets à venir, peut-être même d’écriture ou de la vie en général, en tendant les lèvres vers un verre de blonde. Ce n’était pas la rousse de Delerm, mais elle avait suffit à illuminer le gris du jour à travers la fenêtre. C’est tout le bal du jour qu’elle menait, cette bière, avec sa robe dorée et ses dentelles de blanc. Quelques mots glissés dans le carnet, des mots qui, je sais, ne m’appartiendraient plus. Il n’y avait plus qu’à me taire. Me contenter d’être là, dans ma parenthèse de ville.

son nom est Guidounne, je suis malade...


Il y a des jours où, même quand le texte de la ville est écrit de travers, j'arrive à craquer un sourire. Depuis le début de la semaine, ces petites affiches, faites maison, se reproduisent. Guidounne court toujours, semble-t-il.

question de dialogue

Fait des mois je suis à la recherche de la langue de la ville, celle qui m’invite à répondre, à converser avec elle – cette langue qui me fait lui murmurer des mots doux, parfois. Je cherche cette langue qui s’accordera avec la mienne, peut-être trop muette ou simplement timide pour le moment, et qui pourra me faire remonter le fil d’un trottoir, d’une ruelle, ou encore les sentiers d’un parc familier, et qui saura me rendre la clarté du jour un peu plus lumineuse, les ombres un peu plus grises. […]

Mais entre toi et moi, pauvre ville maintenant grise de dégel, je crois qu’il y a eu un froid. Tu as sorti tes obligations de ta poche, les as glissées sous les semelles et je me suis mis à coller comme une andouillette dans une poêle surchauffé. Peu ou pas de marche, et du coup peu ou pas de texte pour recoller mon espace, puis des nuits un peu paranos à me demander si ta langue, pauvre ville, n’était plus que des espaces blancs entre des mots que je ne voyais plus. Et pourtant je devrais me réjouir de ces espaces, s’il en est, puisque j’aurais tout le loisir d’y jouer et d’y explorer les pleins et les creux de ma langue sans même me soucier de ton asphalte… mais il me faut ta langue, ma pauvre ville, pour attester la mienne et l’engraisser, pour que vienne sur la page cette voix d’argile qui se façonne et qui sèche pour se briser des mois plus tard. […]

Je t’ai tourné le dos vendredi pour m’enfoncer le nez dans la neige et dans la glace. J’ai vu des petites bourgades le long de la frontière – des qui sentaient l’abandon, d’autres le patriotisme et la manufacture – des stations à essence en panne de dérivés de pétrole. Quand je suis revenu, tu t’es montrée à travers la fenêtre embuée de la voiture, non pas plus belle, mais simplement vivante. Tu avais le pouls silencieux dans ton nuage de blanc, mais tu étais là. Lumineuse dans ton voile de gris, pour la première fois depuis longtemps. […]

silence

Il devait bien être 23h. Le bled dormait. Moi aussi, à l’intérieur. Et pourtant je marchais, dans la rue de mon enfance, en plein milieu, à suivre les courants de glace noire du coin de l’œil. Mains dans les poches, le grand silence. Un moteur au loin, une télévision au volume trop haut, dans le salon du 534 rue L.-G. Que le crissement de la neige sous les semelles. Que ça. Comme de grands coups de cœur dans la plante des pieds. Marcher peut-être comme une manière de me bercer, ce soir-là, en plein milieu de la rue. La mienne. Bordée de ses grands remparts blancs.

quelques jours de ça

Trop de gens à la station de métro, ce matin. Je paresse de longues minutes à regarder les portes ouvertes des wagons. Des yeux qui roulent et des soupirs qui houlent. Parmi ceux qui attendent, sans faire d’histoire, on lit le journal du matin, on tambourine discrètement sur le bord d’un thermos à café. Mais entre les silences solitaires de l’anonymat urbain se tisse quelques secrets, quelques mots doux dans le creux d’un cou, mieux encore dans le duvet d’un capuchon qui chatouille le bout du nez. Se tisse une courtepointe de paroles dont je n’arrive plus à saisir les fils – incapable que je suis, parfois, de différencier cette langue silencieuse qui m’accompagne dans mes rêveries de celle qui m’est donnée par chaque passant, chaque scintillement du soleil sur la neige. Puis ça casse. Une voix en boîte annonce le prolongement de l’arrêt de service pour une période indéterminée. On prend les escaliers, on rouspète, reprend le cellulaire qui avait réussi à se taire jusque là. Je sors de la station – le vent est froid, le soleil si blanc qu’il se fond dans l’étendue pâlotte du ciel. Je n’ai plus qu’à marcher. Par là, oui. Le plus distraitement possible.

c'est déjà beaucoup

Métro Mont-Royal.

Elle était assise sur un banc, de l’autre côté des rails, dans ce renfoncement du mur qui prenait des manières d’alcôve. Le genou replié contre son corps, iPod dans la main gauche – qui elle reposait sur son pied mollasson. Le pouce changeait les pistes et l’oreille, probablement, n’entendait pas. Je n’ai vu de son visage que la ligne du nez, l’angle aigu du menton. Sa chevelure – un rideau, un mur. Mais, derrière ce corps replié et fractionné, recollé au fil de la plume sur une page du carnet, est apparue la fourrure de son capuchon, duvet singulier flottant à hauteur de l'épaule. Des ailes, me suis-je dit. Mais ce n’est pas un ange. Simplement une fille avec des ailes, et c’est déjà beaucoup.

Rubik's cube

Un sac lourd de livres accroché au dos. L’appareil photo dans la poche droite du manteau, le carnet dans la gauche à hauteur du cœur. Le wagon est bondé mais toujours les gens abondent.

Ça se pousse, ça joue du coude puis ça devient immobile quand le métro se met en marche. On a tout de même renversé un café – ça me coule dessus en plus. La manche, le sac. Je soupire en roulant de gros yeux vers mes voisins Veston Cravate et Foulard de Soi, pour réaliser que ce café, c’est le mien.

Beaudry. Ça se vide un peu pour laisser place à quelque Humpty Dumpty de ce monde. Un grand monsieur rond, teint laiteux, crâne dégarni, couronne de cheveux roux et nœud papillon, sueur au front et souliers frottés au Kiwi. Sous son veston, un t-shirt de Pink Floyd.

Papineau. Du mouvement! Humpty se bouge tant bien que mal vers un banc qui se libère. Derrière moi, des tentatives de punks, bière à la main, des manières de piercings dans le nez qui font Fruit Loops. Un certain charme. Une fille qui chantonne un air de Brassens, la voix claire. Quelque part, une coulisse de bave trahit une sieste.

Préfontaine, déjà? Un cube Rubik entre des mains souples. Recomposé en pas moins de vingt secondes et quelques hésitations. Les carrés de couleur mélangent avant de tomber dans la poche d’un manteau bleu. Le wagon se vide et je suis poussé hors de mes rêveries. Les portes se referment et je reste là, sur le quai incrusté de calcium, à noter les couleurs de la ville dans mon carnet. Peut-être pour mieux les brouiller, éventuellement.

cafés

J’étais donc entré entre les murs chantants du café, ce jour-là, après cinq ou six ruelles, deux rues et une librairie. La session venait de se terminer en me souffler des mots doux, des mots de paresse qui sentaient bon le chocolat chaud. La chaleur de la tasse, son île de crème fouettée – petit luxe de la journée – et la rumeur des Fêtes en accompagnement. J.-G. était là avec sa tête blanche et son nez fin, lisait son journal en laissant filer, entre ses lèvres molles et son dentier, des mots doux aux yeux bleus qui le côtoyaient.

J’étais maître de mon temps, véritablement, sans contrainte de travaux à remettre, sans courses à faire. Une journée pour me perdre dehors, dans toute la neige qui adoucissait le paysage de Montréal, qui venait se poser sur les langues de mes bottes et entre les lacets, le crounch caoutchouteux à chaque pas rattrapé. Les cuisses gelées. Puis j’avais abouti dans un café où les gens bavardaient à demi-mots, se racontaient les vacances à venir où les heures supplémentaires à faire, les petits malheurs d’Hélène mais aussi cette petite joie qui poussait doucement au creux de son ventre. Les sorties entre amis de la veille et le regard de ceux qui ne pourraient pas sortir puisqu’encore coincés entre deux essais à écrire – pour le lendemain.

Assis à côté d’une étagère remplie de paquets cadeaux : chocolat chaud, cidres, grains de café, tasses et soucoupes de toutes sortes, je me sentais un peu à l’étroit. Non pas cette étroitesse du lieu qui confine, mais celle qui permet de se blottir. Si la chaise où trônait mon postérieur gelé n’était pas confortable, l’entrelacement velouté des voix me faisait oublier ma condition de flâneur à l’arrêt. J’avais sorti de ma poche cette petite plaquette de Claudel, Le Café de l’Excelsior, pour m’oublier un peu, divaguer dans un autre café que celui où je me tenais.

Des rires me chatouillaient la nuque, ceux des employés qui eux sirotaient un court pendant une accalmie. Quelques bises, on se souhaitait de belles Fêtes, les meilleurs vœux. La santé, l’amour. On s’est même souhaité du temps et j’ai souri, me demandant comment on pouvait bien attraper un peu de temps en bouteille pour l’offrir à un être aimé. Il faut le faire, le temps, me disais-je. Le prendre et ne plus le laisser filer, le garder dans sa poche et y inscrire, quand ça nous prend, un mot ou deux, un croquis si on a la chance de n’être pas trop mauvais en dessin.

L’île de crème fouettée siégeait comme une reine sur mon café. On entrait en grelottant, par la porte qui donne sur les rues Saint-Denis et Maisonneuve, en laissant des parenthèses de gadoue sur le tapis imbibé d’eau et de gros sel. J’avais terminé mon croissant sans m’en apercevoir. J’ai rangé Claudel dans la poche de mon manteau, enfilé mon café. Laissé ma place à qui voulait bien la prendre. La neige tombait encore.

semelles de ville

Du plus loin que je me souvienne, il y a toujours eu dans le bled, intersection Maclaren Est et Bélanger, une paire de chaussures usées accrochée aux fils électriques qui pendouillent paresseusement au-dessus de l’asphalte. Même chose dans la ruelle Ontario, je ne sais plus à hauteur de quelle rue – une paire de Converse à la Cobain. Des règlements de comptes entre gamins, pour des histoires de tout et de rien. Surtout de rien.

Quelques jours de cela, coin Hochelaga et Frontenac, même scénario. Une paire de Riverlands qui se balance sur les plaques odonymiques et les feux de circulation. Tous neufs. Pas même une tache de calcium! L’impression vague, tout à coup, que la ville possède ses propres semelles, qu’elle me fait le plaisir de m’accompagner, sans trop se presser.

les cinq lois de la flânerie urbaine selon Jean-Noël Blanc

Voir Besoin de ville, par Jean-Noël Blanc chez Seuil, p. 230-236.

1: Il doit «choisir des souliers confortables.»
2: «le flâneur est un naufragé heureux. Il cherche à se perdre.»
3: «Il doit se goinfrer de livres.»
4: «la flânerie est une affaire d'idiot enchanté qui rêve les yeux ouverts.»
5: «tout en elle se conjugue à la première personne du singulier.»

pieds

Toujours ce toit coulant par chaudières, station Préfontaine. À la mezzanine, le plancher est tatoué de calcium. Je descends sur les marches salées. En attente du prochain métro, les habitués. Bas de nylon et bottes de cowboys attifés de genoux grelottants, des zippers de sacoches trop pleines qui vomissent des bâtons de rouge à lèvres, un cahier de notes qui repose sur des os dont il manque les cuisses, des boissons pour bourreaux de travail aux mains gercées et les ongles rongés. Un nu-pieds à qui on réchauffe les orteils rougis par le froid… et qui continuait à pitonner sur son téléphone-caméra-baladeur-etc. Je regarde mes bottes. Ses pieds. Son cellulaire. Mes bottes.

maytag

C’est à quelques pas du coin de rue Hochelaga et Montgomery que je ralentis le pas, m’exclame et pointe à ma droite : « Une maison encastrée! » suivie d’ « un camion de Maytag! » J. acquiesce à ces mots et me dit, le sourire et le nez un peu retroussés, que j’ai dû voir le camion, marqué de son classique bonhomme à casquette bleue, au même moment que la maison. Il y a des choses, semble-t-il, qu’on ne saisit qu’après coup. « On tourne ici! »

J’ai trottiné, tout comme J., dans les raies de glace laissées par des voitures sur les côtés enneigés de la ruelle. Puis je me suis arrêté, levé les yeux vers les branches de l’arbre qui se tenait là – depuis plus longtemps que moi, évidemment. Que du silence. Puis, l’un après l’autre, des potins racontés par des plumeaux noirs aux reflets verts, bien haut perchés sur leurs branches. Tout juste assez de vert pour laisser deviner le printemps – qui lui n’arrivera que dans quelques mois. Qu’il prenne son temps.

rumeur

Hier, sur la rue D., il y aura eu le bruissement des samares, persistants au bout de leur branche. Aussi, des pas qui se seront arrêtés dans la neige. Et surtout la rumeur des pluies chaudes de juillet. Quoiqu’on en dise, l’hiver n’est pas si froid.

marche et arrogance...

«In 1807 he [Robert Barclay Allardice] challenged Abraham Wood, one of the best known competitive walkers of the day, to a twenty-four-hour race, the winner simply being the one who'd walked the farthest in that time. Out of what can only have been sheer arrogance, Wood gave Barclay a twenty-mile head start, but then got into physical difficulties, resigned after six and a half hours, and subsequently died.» - Geoff Nicholson, The Lost Art of Walking, p. 71

Raison de plus pour flâner et non de faire de la marche rapide.

rénovations


Cette affiche, coin Ontario et Moreau, m'a toujours bien fait rire. C'est aujourd'hui, les joues presque fendillées de froid, poussé ça et là dans des parcs du quartier que je connaissais plus ou moins, que je lui ai rendu une petite visite.

21 décembre

Il y a quelques jours, une autre session terminée. Cerné, mais le cœur léger, j’ai marché à travers la tempête qui, malgré tout ce qu’on pouvait dire à la télé, n’est pas si terrible que ça. Suffit d’avoir des bottes au lieu de pneus quatre saisons. Après une tentative peu concluante de flâner du côté de la Station Centrale – les gardiens de sécurité étant plutôt fouineux ce jour-là et la foule, d’habitude accueillante, se voilant sous des airs de raz-de-marée – j’ai opté pour quelques pas dans la ruelle verte dite des Ruellards, parallèle à St-Christophe.

(À noter que les escaliers qui donnent un air sympathique à l’extrémité nord de cette dernière sont maintenant libres d’accès. Au mois de novembre, je réussissais à planter savamment au bout de la ruelle en voulant escalader, à la suite d’A. C., les différents paliers qui bordaient l’escalier. Tout comme il me l’expliquera dans un courriel, « Saint Christophe est à ranger, avec les chiens errants et les 2 par 4, dans la catégorie des ennemis du flâneur. » Marché quelques semaines avec, au genou, comme une rotule de bois. La marche, c’est une affaire de chutes – contrôlées ou pas...)

Détour sur le territoire des Ruellards, donc. J’y accède sans trop me presser par le parc Colette-Devlin, qui a un certain charme sous la neige moelleuse et presque chaude au regard. Ses bancs, où quelques aimables petits vieux viennent d’habitude souffler un brin, laissent toute la place aux flocons. Derrière moi, le mur de la bâtisse au sud me nargue gentiment avec sa murale estivale. Le froid commence à mordre les joues. J’entre dans la ruelle en poussant la porte de la petite clôture en fer. La neige à mi-cuisse, aucune trace de pas devant moi. J’ai le plaisir d’y être le premier depuis un temps.

À ma gauche, on célèbre, par quelques coupures de journaux, le grand ménage du 5 septembre 2003. La photo d’un gamin étendu sur un asphalte tatoué de craie, le visage souriant, l’air conquérant. Un peu plus loin, deux femmes, un homme et trois balais – des tas de feuilles en devenir et des banderoles colorées qui traversent de part en part la ruelle. En continuant vers le sud, mon chemin d’hiver ouvre sur des lattes de pvc peu reluisantes, souvent trouées, d’autres fois de la tôle rouillée ou de la mousse isolante fuyant de ses planches d’accueil. Je crois que c’est pourtant là que se trouve son charme, maquillé ça et là par la neige et ses plis ombreux.


*

Je me souviens m’être arrêté ce jour-là, peut-être une dizaine de minutes, les cuisses gelées dans la neige, devant un panneau de signalisation de sens unique pointant vers le bas, à me demander ce que je faisais dans cette ruelle par un jour de congé et de tempête. Y avait le silence et son grain particulier, la lumière un peu grise qui montait de la neige. Je suis même prêt à dire que j’ai souri, autant que le permettait ma face frigorifiée du menton jusque sous les yeux. Je crois qu’il y avait là un morceau de bonheur ou quelque chose de semblable qui sentait bon les biscuits aux pépites de chocolat. Suis allé du côté de la Deuxième tasse, question d’y réfléchir autour d’un café…


ville, rives, fatigue, bonheur et cie.

Extraits de Chemins aux vents, de Pierre Sansot, paru chez Payot & Rivages:

«Les chemins d'une ville ne coïncident pas toujours avec les boulevards qui la découpent ostensiblement, à tel point que, parfois, si nous quittons un trottoir pour un trottoir opposé, nous changeons de rive.» (p. 128)

«J'ajouterai que le bonheur d'emprunter un chemin se perçoit de multiples façons presque opposées. Il y a ces chemins lumineux, ces corps glorieux, mais il existe aussi ces chemins qui nous blessent jusqu'à l'épuisement - et parce qu'ils nous blessent jusqu'à nous écorcher, ils entrent dans nos talons et feront partie de notre patrimoine de déambulateur.» (p. 136)

«Une ville poétique. Ce n'est pas une belle image mais une ville bien réelle, insistante au point de nous inciter à l'imaginer. Elle nous met en effervescence. Nous nous soumettons à la nécessité de travailler cette matière précieuse par notre regard, par nos pas, par des rêveries actives. Nous la recréons à travers un envol de parcours possibles, de récits conformes à ce que nous croyons être son génie. Il serait faux de concevoir une ville figée dans la pierre.» (p. 144)

Extrait de L'invention du quotidien 1. Arts de faire, par Michel de Certeau, paru chez Gallimard:

«L'île de la page est un lieu de transit où s'opère une inversion industrielle: ce qui y entre est un "reçu", ce qui en sort est un "produit". Les choses qui y entrent sont les indices d'une "passivité" du sujet par rapport à une tradition; celles qui en sortent, les marques de son pouvoir de fabriquer des objets. Aussi bien l'entreprise scripturaire transforme ou conserve au-dedans ce qu'elle reçoit de son dehors et crée a l'intérieur les instruments d'une appropriation de l'espace extérieur.» (p. 200)

blanc

Dehors c’était la tempête. Du moins, c’est ce qu’on disait à la radio, avec des voix calmes et rieuses à la fois. J’ai mis mon manteau ce jour-là, glissé l’appareil dans sa poche droite, deux foulards plutôt qu’un, les gants, la tuque. Puis les bottes, les saintes bottes. J’ai mis le pied sur le balcon enneigé – des milliers de flocons se blottissaient contre la porte d’aluminium. Verrouillé la porte.

D’ici, on ne voyait pas la prochaine rue tant elle était emmitouflée de neige et de silence. Quelques murmures de vent, jamais bien plus. Rouen m’a surpris. Une fois arrivé au bout du trottoir glacé, j’ai bifurqué à gauche. J’ai cherché la tempête, vraiment, mais je n’y ai trouvé, ce jour-là de décembre, qu’une couverture enveloppante, teignant barbes bleues et rousses en blanc, rougissant ci et là la nudité des visages.

Dans la ruelle, un homme et son chien, probablement, sans laisse ni l’un ni l’autre. Je ne savais dire s’ils allaient au nord ou vers le sud. Tout ce que je sais, c’est qu’ils marchaient dans de grands pans de nuages laissés dans le matin avec nonchalance. Un manteau de castor, contenant un homme au nez violacé, a laissé filer un « bien le bonjour! » avant de disparaître derrière – les allures d’un cocher sans calèche.

J’ai pris mon temps, cette journée-là, dans le parc, dans le métro, dans les rues et ruelles bordant l’Université. Un croissant, le chocolat chaud et son île de crème fouettée à la Deuxième Tasse. Beaucoup de temps paresseux dans la ruelle des Ruellards, mais ça, j’y reviendrai.

de froid

Journée de grand froid. Le premier vrai de l’hiver. À la radio, on disait que les musiciens – dans ce cas-ci les violonistes – trouvaient ça difficile. Pris mon café, sac-à-dos, direction métro. Le chat du 2202 s’est remis à bouder depuis quelques jours. Dans le parc, les passants avaient le bec pincé. Poussé la porte, tourbillon chaud froid qui chatouille les lobes d'oreilles à peine couverts par la tuque. Taches de calcium dans l’escalier, la coulisse quotidienne du toit fumé de la station. Me sentais chez moi. Tourniquet.

Pris place entre un sac, une sacoche, une canne et quelques manteaux porteurs de tuques. Aussi, à ma droite, un homme qui traînait une boîte métallique – les lunchs de la journée, sûrement. Emmitouflé sous plusieurs pelures d’oignons, il suait un peu déjà. Bottes de construction. Il allait trouver la journée dure. Sa main, posée sur le poteau, avait les ongles plutôt longs – en-dessous, des traces d’huile et de ciment. À l’arrêt, il a ouvert et fermé sa main à plusieurs reprises. Elles étaient gercées. Elles le sont toujours. Ce matin-là, à la radio, on a parlé des violonistes, les mains dans leurs gants et les gants dans leurs poches.

Station Berri, un sourire sur ce visage attaché à des mains gercées. Une boîte à lunch métallique, des bottes renforcées d’acier, plusieurs pelures d’oignon. Une tuque mince avec, en-dessous, un nez aux veines éclatées, ci et là. Passé les portes, il a glissé une main dans la poche de pantalon doublé, a monté l’escalier une marche après l’autre, question de retarder le froid.

le bon réseau du parc préfontaine

«Ceux qui communiquent comme ça se moquent de l'argent, de la réussite sociale, des officialités mondaines. Ils ont choisi le bon réseau, le bon braquet. Leurs bouts de carton savent vivre. À tout de suite et c'est tant mieux, sinon à demain, c'est pas grave.»

- Philippe Delerm (2008) «Le bon réseau», dans Traces, Fayard, p. 92

clôture

Dans la ruelle coincée entre St-Germain et Dézéry, quelques pas portés à mon oreille par le coussin de la première neige. On déblaie les autos, quelques tardifs posent des plastiques dans leurs fenêtres. Déjà, la noirceur était tombée – deux yeux lumineux à ma droite. Le sac trop chargé, deux mémoires à lire sous le bras. Les pieds lourds et humides.

Une petite masse sombre est disparue derrière une clôture rafistolée avec des clous et des planches qui traînaient dans une cour du coin. Des lettres tracées avec les restes d’un gallon de peinture : « Je t’aime Geneviève ». J’ai débouché sur Winnipeg et ses grands mâts penchés. Frileux ou gênés, dur à dire.

J’ai trotté jusqu’à la rue D. Jeté un coup d’œil dans la fenêtre, sa couronne et son faux sapinage. Le gros chat était là, avec son complet et son air un peu perdu. En arrivant à l’appartement, du café chaud m’attendait. Le chat est revenu, que j’ai dit, en enlevant mes bottes. On a bu notre café en paix ce soir-là.

le chat du 2202 (bis)

Avec le froid qui s’est amené, j’ai l’impression que je ne reverrai pas le chat du 2202. À l’automne déjà, il trouvait ça dur : un harnais trop petit pour son corps tout rond, la laisse en plus, il refusait de marcher sur le trottoir parce que les feuilles mouillées le dégoûtaient. Je me souviens avoir ri du chat et de son complet noir, ce jour-là, en adressant pour la première fois la parole à cette dame étrange, qui sonne parfois à la porte des voisins – y entre et parle fort avant de partir.

Le chat n’est donc plus là depuis une bonne semaine et demie, remplacé par une couronne en fausses aiguilles de sapin, et des lumières blanches scintillantes, par trop dures sur les yeux. Je sais qu’il ne reviendra pas près de la fenêtre de tout l’hiver et pourtant… chaque matin je tourne la tête, en répétant les mêmes quelques mots étouffés dans le foulard, à l’endroit de J. Toujours pas là – première absence prolongée depuis un an et demi, presque deux.

croquet

Préfontaine. Je profite de la dernière journée de l’été des Indiens pour me baigner dans le soleil. Dans le parc c’est un silence accompagné de quelques rires de fin des classes qui m’accueille. Quelques rayons un peu paresseux trottinent encore sur l’asphalte du sentier, constellé de flaques d’eau et de bouchons de bière. Un homme, bottes tachées de ciment, sieste sur l’un des bancs-barques accosté près de la barbotteuse – sa boîte à lunch métallique repose sur son bide. À ses côtés, une boîte de carton tachée de gras de volaille et de sauce. Ne restent que quelques frites qui se feront chiper par les écureuils.

Sur le terrain de baseball, un homme et son chien et son frisbee. À main gauche, deux ados partagent une cigarette au foin. Leurs pieds se balancent au-dessus de quelques tags, effleurent un graffiti-hommage à Hochelaga Kingdom. Je m’arrête près de l’aire de croquet – que je croyais jusqu’ici être destiné à la pétanque. Une boule d’aluminium échouée près d’un arceau. Le soleil la fait jouer entre ses doigts. Il y a quelque chose dans la forme qui… je m’approche. Au fond là-bas, au bord de la rue H., une tribu s’amène avec ses planches et ses roulettes, les casquettes à l’envers aussi. Je ris. C’est une poignée de porte. D’un gamin ou d’un vieillard, je ne sais qui l’a posée là, car elle semble bien avoir été posée, cette poignée. Je sors l’appareil photo en me disant que le moment est rare. Je devrai l’oublier un peu avant d’ouvrir sa porte, à l’aire de croquet – peut-être pour une nouvelle, sait-on.



Je reprends la marche. Un Thierry et sa m’man s’échangent une balle orange derrière l’aréna. C’est 4-0 déjà! La rue Winnipeg me tire la manche gauche. Dérive.

pas un chat

Le chat du 2202, c’est bien plus qu’un simple bibelot sur le bord d’une fenêtre. À tous les matins, en route vers le métro, c’est vers sa fenêtre que je regarde en espérant le voir. Complet noir, sur mesure parce qu’il a pris quelques plis depuis que nous nous sommes installés dans le quartier, J. et moi. Quelques taches de gris, ça et là.

Ce matin, il n’était pas là. Il faisait froid et j’étais bien, dans mon grand manteau, un peu vert tortue, un peu kiwi. J. et sa frange de cheveux fous, dans le vent. De l’autre côté de la rue, la brigadière emmitouflée a levé son stop pour nous saluer, avec cette façon hivernale de tourner la tête – le reste du corps suit le mouvement, de gauche à droite en s’inclinant un peu vers l’arrière.

Ça fait trois jours que je n’ai pas vu le chat.

dans la barbotteuse, une partie de soccer

Dans le wagon de métro, en route vers mon parc d’adoption, un enfant au regard d’adulte et la voix d’un homme-enfant qui raconte des histoires de rien : des écouteurs oubliés, des dettes entre amis, la fille du voisin. Et l’enfant, pas plus de neuf ans, un regard déjà cerné et sérieux, une bouche soudée à son foulard, un sac à dos, le dos courbé. Les mains tachées d’encre rouge et bleue, un peu de mauve aussi.

Préfontaine. Les portes s’ouvrent, me laissent couler sur le quai – encore accroché à ce regard écorché. Prends les escaliers, passe le tourniquet. Le plafond vitré qui coule, comme toujours, en plein milieu de l’escalier. Ai poussé la porte. Le sifflement du vent sous le manteau.

Les écureuils courent devant moi, paniqués par l’hiver qui se trouve à quelques pas d’ici. Des planchistes roulent leur bosse sans trop y croire, près des rampes. Des chuchotements derrière un arbre. Les rayons du soleil prennent dans les feuilles jaunes et tenaces, les nervures brunies.

Dans la barbotteuse, une partie de soccer. Quatre jeunes, moins couverts que moi, qui courent à s’époumoner. Faucher qui passe à gauche, déjoue Ti-Gus, tir bloqué par Le Gros, comme ils l’appellent. Contre la clôture, le commentateur sirote un jus de raisin.

quartier

« Quartier: petite terre d'appartenance et d'identité. Je suis du quartier. Il n,est pas du quartier. On vient d'arriver dans le quartier. C'est aussi, en quelque sorte, un quart de la vie. Un quart de notre vie. Comme si le lieu composait une part essentielle de notre temps, et presque de notre corps, de notre chair. »

-- Philippe Claudel (avec photographies de Richard Bato), Quartier, p. 15

mains

Rue Saint-Denis. À l’ombre du clocher de l’Université. Assis sur le plus haut degré de l’escalier, un jeune homme à casquette et manteau rouges où reposaient quelques poussières de joies passées.

Les deux mains au visage, maintenant. Traits tirés, dos voûté – des chaussures neuves qui devraient s’user un jour, mais qui à cet instant attendaient.

Je l’ai regardé longtemps, de mon côté de la rue, main dans la main avec cette soucieuse indifférence devant les choses. Une lenteur assumée partagée avec un brin de fatigue.

Le rouge qui tirait sur le gris. Sur son front ses mains se sont croisées, coudes aux genoux, le coin des lèvres en pleurs.

errant en somnambule...

« Errant en somnambule d'un vestige à l'autre sans s'y attarder, non par impatience d'arriver à destination, mais désir de se perdre dans l'idée que moins il s'y retrouvera plus il a de chances de rester fidèle à la vérité d'une vie qui présente au regard rétrospectif tous les signes de l'égarement. »

- Louis-René des Forêts, Ostinato, p. 126

le rectangle blanc

Les aspérités du banc de ciment s’en prenaient aux fils de mon jean. Métro Joliette, une fourmi cherchait la bonne voie à prendre, en se tortillant sur le rectangle blanc d’un ticket de métro. Les tarifs et la fourmi. La fourmi et les vibrations du sol. Les wagons qui sifflaient une odeur de bois et de caoutchouc. Le rectangle blanc et la fourmi, envolés.

machine à coudre

Entre Moreau et l’Espérance, on recousait la rue à force de bitume. La gorge piquait – une seringue aussi, quelque part sur un balcon. N’entendre plus rien. Les machines tachées de goudron et leur clameur. Sous la voie rouillée de la CP Rail, rue Ontario, le froid d’octobre prenait sous le manteau. Jointures qui blanchissaient dans les poches. Le tintement d’une clochette. Me suis tassé contre les blocs de pierre à ma droite, ai remarqué les barres de fer à ma gauche. Semblant de clôture. Saisi au vol le merci en cascade d’un casque rose, de mitaines mauves et d’un foulard bleu. La ferraille mal graissée d’une bicyclette plus-que-trentenaire. Ce soir du 23 octobre, devant cette grande fenêtre qui venait de s’ouvrir, j’ai ralenti, sans plus me faire d’attente. Des pas et des souffles plus tard, j’allais mettre un peu d’ordre dans mes impressions – pas trop, tout de même – dans la cours de triage du CP Rail.

cette manière de lenteur

Ses cheveux bouclés, encore humides, s’échappent d’une casquette des Red Sox. Sa main coule sur la rampe d’aluminium et ses pas s’en vont, pizzicato, dans l’escalier – une silhouette frêle qui s’élève dans une tache de gris. La dernière marche atteinte, ses yeux noisette attendent, soupirants mais rieurs.

Son père la rejoint, se penche à hauteur de casquette et d’oreille – murmure. Le coin des yeux ridé comme ceux d’un enfant dans la lumière du jour.

Chacun cette manière de lenteur qui s’accorde. Station Berri, une main épaisse enveloppe des doigts blancs et fragiles, tandis qu’ici on se bouscule, pour quelques minutes en moins.

Cheng

Échoué sur les berges intérieures de l’Université, à lire les poèmes enveloppants de François Cheng.

Des pas, beaucoup, qui se tordent comme la houle. Des pas, beaucoup, disjoints du regard qui les porte.

Autour, les travaux à remettre, les nouveaux gadgets et les projets à venir. Des cravates des casquettes. De la soie et du denim. Beaucoup de mots durs cachés dans la douceur d’un murmure.

Des bises, des accolades malgré tout.

Toujours des pas, beaucoup, des voix qui se mêlent et qui claquent. Moi, silencieux je l’espère, à admirer les berges intérieures de l’Université. Un flot pressé de mains et de sacs, des pieds, encore des pieds et des regards absents.

Soudain une petite motocyclette verte, dans une main pas plus grande que ça, qui passe entre les pages de Cheng et mon regard. Un moteur imité dans le rose d’une joue. Un enfant aux yeux rieurs qui m’envoie la main, à moi, simple dune.

(dé)géométrie

« À dire vrai, songe l'homme, rien ne vient avant ni après. Tout se tient. Tout vient ensemble. L'espace façonne le mouvement de ceux qui le façonnent afin de s'y mouvoir. Le mouvement des hommes a donné forme aux espaces tout comme le vent, la mer, les vagues, les fluides, les laves ont façonné les reliefs. En retour, la morphologie a modelé, sculpté, orienté les mouvements humains. Par ici, du fait de cet obstacle, rien ne pouvait passer. Là, en revanche, un col, une vallée ménageaient de possibles parcours. Et du reste, tout mouvement n'est-il pas, finalement, un espace qui se transforme? Un changement de géométrie? Une transfiguration? Tout espace, par ailleurs, n'est-il pas un mouvement suspendu, arrêté dans sa course, tout comme les formes géologiques sont des flux de magma solidifié?

L'homme est arrivé au village. Il déchiffre, effacé, le nom du lieu. Rien ne bouge. Depuis longtemps, le village est abandonné. L'homme s'arrête. S'assied sur une pierre sur laquelle il se pose chaque fois qu'il revient. Sort sa gourde, un saucisson, un morceau de pain. Il respire. Rien ne se passe, rien, si ce n'est que par sa présence, par son regard, il permet à ce lieu perdu, où nul ne vient durant des mois, de vivre à nouveau. Et ce lieu sans âme qui vive, lui permet de traverser cet instant de quiétude. Le temps d'une marche, le temps d'un arrêt, un homme et un lieu ont lié connaissance. L'homme regarde ce lieu. Il lui semble percevoir le regard de celui-ci. Et ce lieu, peut-être, lit-il dans les pensées de l'homme. »

- Alain Médam, «Traversées», in L'étonnement et la réflexion. Retour vers la philosophie, p. 83

siesta

Le soleil, dans sa dernière minute ronde, révèle à mon regard la silhouette d’un enfant endormi sur la glissoire du module de jeu. Une main et un pied pendent au-dessus d’un château de sable.

Mon ombre nonchalante s’avance silencieusement dans le parc. Une partie de balle molle derrière la clôture froide, résonne d’une chaleur de fête. Des airs de salsa et de merengue, de bachata. Des rires et des pas de danse, dans le sable qui borde le marbre.

Un banc de parc, au-delà de la pataugeuse, comme une barque à la dérive, emporte une voix grasse et pigmentée comme du lapis – des accords de guitare et des feuilles qui, encore, refusent l’approche de l’hiver.

Mon regard empiète sur les courses imaginaires d’un gamin qui chevauche fièrement son Big Wheel. Soudain sérieux, il pétarade les notes d’une Oldsmobile. À la croisée du sentier, ses cris de victoire se mêlent à mes rires : « T’as gagné, je m’avoue vaincu! »

moutarde et saucisse

Depuis près d'une semaine, l'image de ce golden retriever qui s'amusait avec un chien saucisse, dans le parc à chiens de la rue D, en le mordillant en plein milieu du corps.

J'en suis encore troublé.

c'est qu'ils couvent

Lectorat infime, je te néglige. Si je n'ai que peu de mots présentement, c'est qu'ils couvent, souriants, sous le sable chaud de la plage. Je peux cependant t'offrir ceci, un noeud qui démêle:

« On a cédé sa place à l'ombre, par fatigue, par goût du rond. [...] Autrefois, quand la Terre était solide, je dansais, j'avais confiance. À présent, comment serait-ce possible? On détache un grain de sable et toute la plage s'effondre, tu sais bien. »

- Henri Michaux, La Ralentie

roulement

Ce matin, la rue était tendue comme une peau de tambour.

Mains dans les poches, feuilles craquantes sous les semelles molles. Le visage ridé de la brigadière.

échographie urbaine

quatre jours et des minutes

Un peu fatigué, l’air traînard. La journée de travail pèse sur les épaules comme une fine poussière, une qui n’appartient pas à la ville, ni à on ne sait quoi d’autre. On se dirige un peu plus au sud, un peu plus à l’est.

Le dormeur toujours étendu dans le gazon. Même coquille de vert qu'on avait trouvée au petit matin, humectant ses lèvres d’un café tiédi. À cette heure-ci il n’est plus qu’un grand corps absent, recroquevillé sur lui-même : les mains brisées d’usure, les pieds qui cherchent à fuir malgré le sommeil.

Les chiens habituels du parc. Un à poils ras, l’autre frisé, foulard rouge au collier – une chasse à l’écureuil. La dernière partie de balle de la journée pousse ses premiers ébats à notre droite.

Au-dessus des toits plats, le soleil tente une sieste qu’on sait timide. Une vieille femme aux vêtements usés, une langue de lumière qui se blottit dans les plis de l’étoffe. Le sourire aussi doux qu’un galet.

Le grincement des balançoires. Les coups de fouet des planches à roulettes. Bruit de chair sur l’asphalte – de minuscules cailloux gantés de rouge.

Balançoires, glissoires. C’est l’heure de souper, rentre. Dépêche! Ça va être froid. Des doigts gonflés d’arthrite qui, sous les confidences de la corde à linge, pincent une culotte de soie. La poulie et sa plainte mal huilée. Un string dans le vide aérien de la ruelle.

Un barbecue. Odeur de poulet et de steak qui se mêle aux premiers feux de bois. On se souvient de la première feuille d’or qui s’est roulée devant nous, ce matin.

*

Rouen, Dézéry, Darling. Les cris d’une enfant de porcelaine. On se surprend de voir une mère rire aux éclats, à travers la fenêtre double. Une bande d’ocre sur sa peau de bronze. Des rires encore, des mains dansantes dans l’air de septembre. Du blanc et de l’or.

de pas et de peu











Se permettre le silence, un temps.

évidemment, rien

Depuis quelques jours, très peu. Quelques notes qui traînassent dans le carnet, sur le bureau. Des coins d'enveloppe. Très peu, mais beaucoup en même temps. Ça couve en silence, un peu fatigué. En boule comme un chat malade.

Très peu, mais beaucoup de patience. Des mots qui se tirent la langue et d'autres qui s'échangent des poignées de mains, d'autres qui jouent à cache-cache - je devrais les trouver d'ici peu.

De la porcelaine. Mais aussi du bronze. Une dame en blanc dans le soleil siesteur. Un dormeur solitaire dans un grand manteau de vert. Parc Préfontaine. Ce soir une barbe de trois jours, un pull usé et le vent paniqué de la mi-septembre. Son sac de couchage aussi.

Quatre jours, quatre rencontres sur lesquelles passaient mon regard qui se voudrait absent. Quatre fois moi dans ce décor quotidien, utilitaire - et dans le texte il y aura, encore, une grande envie de s'effacer, de se laisser roupiller au creux d'une phrase pour y laisser paraître la ponctuation du parc. Quatre jours, quatre renontres et quatre fois moi, tous sur le même axe, même parc: nord-ouest, sud-est.

quand on cherche

Il y a quelques jours on me demandait, dans l'intimité de quatre murs bouclés d'une porte, si c'étaient les rencontres qui m'intéressaient quand je vais flâner. La question était si simple qu'elle m'a pris au dépourvu.

- Non, plutôt les choses...

Sur le coup, cela m'apparaissait juste. Mais je rencontre des gens, quand je marche, ces soirs où je décide de poursuivre les derniers rayons du soleil - coin Sherbrooke et Hogan. Je leur parle, mais seulement du regard. Maintenant, en fouinant dans ces textes laissés ici et là depuis un an, la réponse se révèle fausse. Si, les rencontres sont au coeur même de ce que j'écris, ces rencontres n'adviennent que dans l'écriture - je n'ai découvert l'importance de ces relations que tout dernièrement. Tant mieux, c'est au moins ça de fait.




*

Il y a quelques jours j'ai assisté à une belle scène, coin Dézéry et Rouen. Un rayon de soleil à travers une fenêtre, une bande de lumière sur une peau brune, les cris de joie d'un enfant. J'avais tous les mots pour l'écrire - l'écrire autrement, mais il manquait un mot pour tout lier. Porcelaine.

23h17 - 23h41

Ne plus se sentir. Ne plus être à soi tout à coup dans le silence et le demi-noir de la nuit.

*

Entendre la coulée de l’air sur les pales du ventilateur qui se coince dans la poussière du grillage.

*

Entendre jusqu’au crépitement d’une bulle d’air dans un fil électrique.

*

Le tic-tac de l’horloge dans la cuisine, le claquement de porte d’une voiture, le craquement des joints de plâtres dans les murs. L’automne qui s’en vient.

*

Les griffes d’un chien dans la ruelle. Le vent qui pousse contre la fenêtre.

*

Ne plus sentir son corps, seulement les couvertures et leur chaleur. Le froissement de la couette. Ne pas sentir le matelas ni l’oreiller – être soudain paniqué. L’angoisse de ne plus être à soi. Être dans la substance des choses.

*

Des plumes de plomb dans l’oreiller, une tête de plumes et vice-versa.

*

Une odeur de friture, aujourd’hui, en revenant dans le quartier.

*

Ne plus (s)avoir sa peau. Masse de chair qui bat de cœurs multiples. Cœurs qui fondent, qui coulent dans les interstices du plancher.

*

Se lever lentement pour ne pas brusquer les mots.

rouilles II

Le frottement de la peau sur une rampe de fer.

On passait par là, l’air de rien, que soudain ça nous fait vibrer le tympan. Une main brisée par l’arthrite qui peine sur une rampe de fer – le frottement nous amène un goût de sang et de rouille dans la bouche, dans le nez… dans toute la tête.

La chair qui butte sur une aspérité, qui casse une écaille de peinture. Le bois humide qui se tord sous les pas. Une main attachée à des poumons essoufflés. Une rouillure poussiéreuse qui se détache de la rampe ou de la main.

Une voix rouge, bourgeonnante d’un mal noir – un gargouillement qui vient des pieds jusqu’au bout de la langue. Un « bonjour » deviné dans le frottement du matin.

Question de fatigue/question de chantier

Il y a quelques temps (le 5 juillet 2008 pour être précis), j’écrivais ceci à la suite d’un brouillard de mots : « La fatigue que je cherche est peut-être moins physique que textuelle et on se permettra de se laisser glisser doucement, de faire du texte l'espace faisant subir une fatigue (au sens mécanique) au matériau du monde. »

Étant retombé sur un Post-it qui me criait d’aller lire Sansot, au milieu de l’été, je me suis mis à le faire, notamment sa Poétique de la ville et plus récemment Du bon usage de la lenteur. C’est ici que ça devient intéressant – du moins, à mon sens. Voilà la citation, pages 40-41 en édition Rivages poche.

« Est-il juste d’écrire qu’avec mes camarades je flânais? La flânerie est souvent conçue comme une activité qui ne prête pas à conséquence et qui a pour seul effet de mettre un peu de rose aux joues de ceux qui s’y adonnent. Il est vrai que nous ne dérivions pas dans l’insouciance, qu’à la différence d’un voyageur pressé ou d’un travailleur, nous ne nous fixions pas de but, que le chemin parcouru, reconnu, importait plus que le terme dont nous n’avions pas une idée précise. Seulement, à la différence d’un flâneur frivole, nous avions le sentiment que nous vivions une aventure mémorable et que nous mettions en jeu une partie non négligeable de notre être. Notre légèreté n’excluait pas une certaine gravité.


Nous irions à l’extrême de nous-mêmes et nous l’éprouverions grâce à une fatigue librement consentie et saluée avec les égards qu’elle mériterait. Pour être tout à fait juste, il nous fallait aussi et surtout « fatiguer » la ville, non point par cruauté ou pour la prendre en défaut, mais pour qu’elle nous livre enfin son vrai visage, qu’elle refusait par ailleurs à la plupart de ses habitants ou de ses passants. »


En bref, un premier degré de fatigue qui solidifie et rend lumineux les instants vécus : une fatigue-mortier qui pourrait tout aussi bien s’apparenter à la lumière dont il est question chez Christian Bobin, moins les références religieuses. S’il y a religion, elle est bien pour soi et en soi (rappelons l’origine : relier). Dans le moment de l’écriture, la nécessité de « fatiguer » le moment vécu, souvent en milieu urbain en ce qui me concerne, pour le rendre véritablement accessible, le rendre lisible et lisant.

Fatiguer, tordre le moment vécu c’est aussi le risque (et je dirais ici la nécessité) de le rompre – risquer aussi une perte d’équilibre qui se rattrape constamment : c’est aussi faire le pari d’une marche et d’une dé-marche. Il faut opter pour une vision kaléidoscopique, un minimalisme, un impressionnisme.

une adresse, comme ça

Une affiche toute neuve devant une petite maison plâtrée et ridée a saisi mon attention tandis que mon père et moi roulions dans les rues malmenées du bled. Elle se lisait comme ceci : Le Domaine des aînés, 666 rue Dollard. La salle de quille, à quelques pas de là sur la rue Sauvé, me semblait plus rassurante.