ponts

On a recousu la grande plaie de fer qui survolait mollement la Lièvre, à force d’asphalte et de ciment. Tout juste depuis hier, le cœur rompu du village s’est remis à battre. Un pontage pour une durée de vie prolongée, mais toujours limitée. À quand le prochain?

Le cœur qui agrémentait l’affiche d’Assad n’est plus qu’une pointe rouge surmontée de deux-par-quatre endoloris. Chez Rose-Marie on affiche la vente de cartouches d’encre pour la rentrée des classes. Rendez-vous de motards à l’Alexandra, chansonnier en prime : le Lite serait bourré de mineurs une heure plus tard.

S. m’a appris qu’on allait bâtir une trâlée de logements dans le douillet des chemins Dollard et Lépine. Annonçant autrefois un champ d’exploitation de l’Hydro, on a maintenant droit à un Pharmaprix, un Canadian Tire au cœur qui pompe l’huile, un Maxi, un Caveau et des boutiques à l’espérance de vie minime. Le motel Pignons verts. Derrière, le cimetière qui se remplit de jeunes de vingt ans à peine.

Bientôt un Wal-Mart, dans le sud du bled.

La maison qui appartenait autrefois à mes grands-parents, sur le chemin de Montréal, a été remise en vente. Pour un instant je me suis imaginé la côte – que je devinais derrière la maison – menant jusqu’au plate. Mes terres d’enfance noyées dans un marais de Ducks Unlimited.

*

Ici une passerelle surplombe la Lièvre. Le barrage de la Maclaren abat de grands moutons blancs et jaunâtres dans la rivière. Près de la berge – à grandeur d’enfant on dirait une falaise – un cimetière à paniers d’épicerie. Sous le pont Brady, des guerres de tranchées laissées à la paresse de la Ville. De cette passerelle, une ancienne glissoire à billots de bois, on voit tout ce qu’est devenu mon coin perdu: une banlieue adolescente, criarde et comme sur des échasses moulées dans un jean griffé.

Heureusement, sous mes pas, il y a le craquement du bois: les murmures et les draves du siècle passé.

au pays du hamac

Ici, des fatigues fraîches coulent des jours tendres sur un hamac. Des langues de soleil lustrent la fourrure d’un chaton chassant un papillon tout en haut des cèdres verts. La brise froide nous pousse à enfiler un pull, un presque-pull d’automne.

La maison de la dame aux chats a été retapée, le derrière moulé dans des lattes de PVC. Je préférais les planches décrépites et mangées par les vers. Le tablier du pont n’est toujours pas achevé. On y travaille en cognant des clous, à temps partiel.

Dans la cour de l’école, beaucoup de silence. Un silence d’avant la rentrée. Le module de jeux n’a plus son pont de bois – on l’a condamné. Cette année, il n’y aura plus d’apprentis pirates ou d’aspirants mousquetaires. Le module de jeux n’a plus son petit pont de bois.

La rue James n’est qu’une grande cicatrice – circulation locale seulement. C’est tout près que la dame aux chats s’est laissé mourir.

fragiles

En lisant les fragiles de Ph. D., l’impression qu’on venait à la porte frapper s’est éprise de moi. J’ai levé les yeux, me suis noyé dans la clarté du jour accrochée aux doigts du silence. Que le grand érable argenté qui m’envoyait la main, de l’autre côté de la vitre. J’ai posé le regard sur les taches d’encre. C’est à cet instant que j’ai vu les chuchotements du vent rouler sur le sol.
Il me semble que ces derniers temps j’ai confondu rêve et rêverie, trop absorbé dans des lectures qui me faisaient dériver dans un chemin qui m’apparaissait pourtant de plus en plus clair. Comme à tous les trois mois, il arrive ce temps où je n’ai plus le goût d’écrire, en plein milieu de la saison. Depuis des semaines je lis de façon boulimique fouinant ça et là du côté de Fargue, Delerm (et encore Delerm), Ponge, Sartre, J.-L. Chrétien, Sansot, Augé et Proust, qui comme un chapelet prendra son temps pour couler sous mes yeux qui voient plus flou qu’avant. La liste s’est allongée aujourd’hui et je souris.


Il m’apparaît maintenant clair que l’insomnie n’est pas question de fatigue, mais de surcharge – la surcharge ne me plaît pas quand vient le temps d’écrire. La fatigue que je cherche – et que je connais pourtant par cœur – allège les choses, lie leur lourdeur dans une luminosité contemplative. Cette fatigue enveloppante se retrouve dans la brume du regard, après le travail, passé les heures vigoureuses du soleil qui se laisse aller sur le côté, qui nous invite à le suivre dans sa grande paresse. Cette fatigue-mortier se trouve dans les parcs ou sur la terrasse d’un café ou d’un petit bistrot qui ne pousse pas dans le dos, une terrasse où les tables usées et mâchouillées par les intempéries invitent à la caresse rugueuse d’une main raidie par l’humidité.

Ces derniers mois j’ai couru après des rêves qui flottent sur une mer intérieure, sans poids, mais il m’est revenu à l’esprit, en regardant un gamin botter un ballon de soccer – plus loin que je ne le ferais – que le rêve, pour être senti, devait conserver sa part du poids des choses. Dans ses Leçons américaines, Calvino citant Valéry (et on me pardonnera de citer de mémoire), disait qu’il fallait être léger comme l’oiseau et non comme la plume. À relire ce qui se trouve ici, maintenant, il me semble que j’ai affaire à un oreiller sur le point de rompre.

L’air de l’automne se pointe déjà durant les fins de soirée. Ce soir, j’avais les orteils blanchis par les courants froids qui se hissaient comme des couleuvres sur les estrades d’un terrain de baseball silencieux. Les coudes appuyés sur les genoux, livre en mains, le dos endolori à force de trop lire durant les jours de soleil, j’ai remarqué qu’une mouche, toute petite, s’était posée sur ma jambe. À ce moment il y a eu ce silence que j’aime, ce voile qui tombe sur les environs, qui me sort de moi-même pour savourer ce qui d’habitude repousse ou qui n’accroche pas le regard. Le livre m’a glissé des mains. Je n’ai même pas tenté de le rattraper : il a échoué près d’une capsule de bière avec un bruit mat. La première de couverture embrassait les derniers rayons de soleil qui agrémentait le ciel violet. Les cliquetis d’un collier de chien, des pas dans l’herbe. Les beaux yeux verts de J.

plomb

Le jour pluvieux s’est égrainé comme un chapelet s’abandonnant à une clepsydre. Dans le confort de l’appartement on va se préparer un café – filtre, par paresse. Il y a une heure l’angélus sonnait.

On profite de l’absence des voisins pour aller s’asseoir dans le coude de l’escalier qui donne sur la rue. On regarde les chats qui passent, leurs pas feutrés par la nuit qui s’accroche en douceur aux feuilles lourdes des arbres.

Le bois de la marche sur laquelle vous êtes assis est en train de pourrir. À bien y regarder, les vers se sont mis de la partie. La pluie s’y remet, vous chatouille la nuque. Une tasse chaude vous garde au-dehors.

Quelques étoiles pointillent le ciel déjà. L’une d’elle glisse sur une ligne aérienne, tombe avec fracas dans les cailloux recouvrant un toit plat. Sur le trottoir et dans la rue, dans vos yeux aussi, des éclats de lumière se logent. Un chat se faufile dans une ruelle, ses pattes sont trempées de bleu. Des gamins s’amusent à la marelle dans une cour d’école lointaine, une cour de sable que vous croyez connaître.

*

On boit une gorgé, enfin, qui se loge tiède au fond de la gorge. On s’appuie contre la rampe rouillée, le regard allant par ci par là caressant des briques creuses et poussiéreuses. Au loin, un chien qui n’est pas du quartier aboie. Un couple s’engueule – plus tôt qu’à l’habitude.

Il vous vient à l’oreille le ronronnement, puis le toussotement d’un moteur qui force sous une tôle usée. Dans un appartement d’en face, l’avertisseur de fumée se déclenche, son cri strident déchire la tranquillité de l’asphalte. Dans le bloc d’à-côté un téléphone sonne. Une fois. Deux fois. Au bout de la rue, on secoue les miettes de pains accumulées sur une nappe, du haut du troisième. La petite brise vous lèche le visage en portant à vos narines la délicate odeur du seigle.

Vos paupières de plomb se mettent à tressauter. À ce moment on passe une main rugueuse sur un visage engourdi. On prend une autre gorgée avant de remonter à l’appartement. Les marches craquent sous vos pas, un « bonsoir! » vous est lancé de la porte à votre droite.

La voisine d’à-côté, lors de son retour, vous aura laissé roupiller.

de ces rapprochements improbables

Il y a d’un côté Delerm qui, avec ses moments de lumières caressantes, nous fait rêvasser sur la lame d’un Opinel no 6. « Dans ce présent gratuit le passé dort. Quelques secondes on se sent à la fois le grand-père bucolique à moustache blanche et l’enfant près de l’eau dans l’odeur du sureau. Le temps d’ouvrir et refermer la lame, on n’est plus entre deux âge, mais à la fois deux âges – c’est ça le secret du couteau. » - Philippe Delerm, « Un couteau dans la poche », dans La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules.

De l’autre côté il y a Artaud, près de la grande cicatrice que les corbeaux de Van Gogh font au-dessus de leur champ de blé. « Mais c’est un couteau à mi-chemin dans les rêves, et que je maintiens au-dedans de moi-même, que je ne laisse pas venir à la frontière des sens clairs. » - Antonin Artaud, Manifeste en langage clair.

le dormeur et les deux îles

Il était 19h01. Le Bonhomme sept heures manquait à son rendez-vous. Déjà, on suppliait le marchand de sable de venir nous écorcher l’éveil, de nous porter loin sur une mer de rêves.

Il était 19h01, rue Saint-Denis comme ailleurs. La terrasse du Saint-Ciboire avait la chevelure clairsemée, mais les blanches, les blondes et les rousses parvenaient tout de même à se frayer un chemin jusque dans les gorges asséchées de l’île. En arrière-plan, une carcasse de béton, cimetière d’éléphants blancs et de corbeaux, nous rappelle que des rats, jadis, faisaient un pèlerinage bihebdomadaire – jours de poubelles. Ce soir là on a migré en leur honneur. On a migré vers l’Ouest en espérant trouver un peu d’or près de la berge-rue.

Installé un peu en retrait, le dormeur roupillait sur son grand escalier de rouilles étrangères. De ses mains, il effritait les marches, en répandait la poussière jusqu’au bord du trottoir. Il riait puis lançait à notre intention qu’il avait le cœur en sourdine et les mains gercées par le temps toujours invisible, mais il ne suffit que de la rousseur du fer pour redonner à la terre ses couleurs de naguère! Nous le trouvions beau, ce soir-là, dans sa folie passagère.

Ses cernes se mirent à nous raconter les milles voyages que le dormeur avait faits sur les derniers degrés de son escalier scintillant. Ses grandes mains, elles, nous invitaient colorer le trottoir avec la rouille enjouée du dormeur, à y dessiner des châteaux pour le plaisir des passants – les passants nombreux qui, de leur air penché, ne peuvent savourer la rondeur des moments qui passent.

Les deux mains imprégnées de couleur grasse, agenouillés sur le trottoir, nous caressions les aspérités du ciment. Puis il y a eu le tonnerre. La pluie, aussi, venue pour remplir de son vin les rides de la rue asphaltée.

demi-tours

Ce matin on s’arrête près de la barbotteuse asséchée. On pose la main sur la clôture rouillé un peu ici, un peu plus là. Des écailles solitaires restent prises sous vos ongles. C’est un matin où il serait facile d’aller jusqu’au métro, de prendre un journal à potins distribué gratos et arriver au boulot sans faire d’histoires. Mais ce matin, un chat se vautre au centre de la barbotteuse pour enfants, séchée et rugueuse.

Vous vous appuyez contre le fer à peau d’orange et regardez le matou. L’air est déjà chaud – à l’habitude vos pas rapides claquent sur l’asphalte, la fraîcheur de la nuit traîne encore sur votre peau. Des ronronnements glissent dans un drain.

Au coin Hochelaga et Saint-Germain, une femme avec trop de mascara, de rouge à lèvres et de fard à joue s’impatiente au volant d’une Mazda asthmatique. Ses injures se brisent la nuque contre le pare-brise. Sur Darling, votre voisin d’en haut s’en va au travail, mallette à la main, chemise blanche, pantalon noir et souliers frais cirés. Votre voisine d’à-côté, sortie de chez elle dès la sixième heure, rentre essoufflée – les escaliers pourris lui font peur et le propriétaire ne fera rien. Elle trouve la journée belle. Pendant ce temps, son mari se décape les poumons avec une machette.

Les pattes du chat poussent paresseusement un papillon en mal d’étoiles et de sucré. Rue Rouen, murmures de gorges et froissements de tissus se confondent – bras dessus, bras dessous, un complet charbon et une robe soleil noire s’en vont soupirer leur chagrin. Dans le parc, sur l’écorce d’un érable argenté, un écureuil à la queue repassée fait des cabrioles. Rue Morin, un chien vous regarde de sa galerie en faisant les yeux piteux d’un Ewok.

Pendant que des coussinets roses d’où saillent des griffes blanches s’agitent mollement dans le sein d’une barbotteuse, on fait demi-tour. Quelques pas plus loin, on saute une marche creuse et gonflée d’eau. On met le pied dans une cassonade de sable pendant qu’un enfant rit et pleure, coulant dans la glissoire du module de jeu.

Vous mettez alors la semelle dans des éclats de verre, oubliez tout ces petits souffles éloignés – mais sentis en plein milieu du cœur – jusqu’au soir.

Entre votre départ et votre arrivée au travail, il y aura eu, en tout cas c’est ce que vous croyez, des odeurs de peaux mêlées – des savons épicés ou tout en douceur, des sueurs de paresse ou les subtilités d’ébats amoureux récents, - des chemises et des talons hauts imprégnés de stress, des entassements, des cris, des airs de sax à la station Frontenac, une bouffée d’air frais en sortant, le vacarme, les « 31-10 communiquez », les pressés, les jeunes les vieux et les lents.

Et vous. Là. Un peu par hasard. Vous osez penser que la vie est belle, que le monde n’est souvent rien d’autre qu’un amoncellement mou et chancelant d’impressions fugaces. Vous vous dites aussi que rien de tout cela ne reviendra, que rien n’a d’importance. Et pourtant, à minuit, on sort de sous les draps parce que ça revient, parce que les doigts raidis par l’alcool ont besoin de se délier et de se fatiguer un peu plus.

poussières

Il s’est assis au pas de la porte, a déposé ses souliers poussiéreux sur les marches fraîchement peintes. « J’ai les yeux grand ouvert et le cœur en sourdine », disait-il à une passante.

Il riait de voir les choses du monde rebondir sur sa peau – la peinture écaillée d’une voiture, des enseignes rousses comme des renards de midi, les fenêtres et leurs reflets grinçants. « Regardez, disait-il, tous les voiliers du monde se mouiller aux caresses de mes pores. Qui, qui d’entre vous veut s’embarquer pour le voyage? »

Le dormeur sentait dans ses semelles le rythme de la ville. Une grande pulsation, suivie du souffle chaud d’une baleine bleue. « J’ai le cœur en sourdine et les mains gercées par le temps toujours invisible. » Sa voix s’est mise à rouler de marche en contremarche – elle s’égarait dans le bois craquelé, se diluait dans la fraîcheur peinte.

Il fermait les yeux. Lent et lourd, il appuya sa tête contre le mur aux soupçons d’agrumes. « Du papier sablé », avait-il laissé filer d’entre ses lèvres.

*

Ce matin-là, derrière un voile de plâtre agrémenté de volets bleus, on pliait un drap contour avec toute l’application d’une grand-mère fatiguée. Au premier, on repassait une chemise en pleurant – le plus silencieusement du monde.

Dans la chambre d’à-côté, la cafetière envoyait ses enfants au bord de la fenêtre, pour attirer les passants endormis.

le sang, le sable et la sangle

Aujourd’hui, on a marché main dans la main avec le déluge. Les cloches de l’église faisaient vibrer chacune des gouttelettes d’eau qui tombaient du ciel. Elles se brisaient comme du verre sur le ciment.

Sur l’asphalte – sur le trottoir aussi – et jusqu’à l’entrée du bar, il y avait des taches de sang. Dans une ruelle, un jeu de marelle coulait comme du mascara dans la bouche d’un égout. Un ballon roulait dans une cour arrière. Les brins d’herbe cassaient – derrière vos yeux il y avait une grande plaque de givre.

Le ciel coulait avec patience le long de vos bras, jusqu’au bout des doigts. Des ongles boueux qui cherchaient le sang, qui cherchaient le bar, le trottoir et l’asphalte. Puis plus rien ne bouge, plus un souffle – dans vos veines s’égrène du sable. Un jour de pluie comme un jour à la plage, la peau comme une sangle qui empêche de se déverser dans le décor.

chemin de fer Reading

Journée de chaleur humide – journée de milieu de semaine. La baleine bleue arrive docilement sur ses rails, ses freins de bois soufflent des histoires endormies. Les portes s’ouvrent, le bétail sort sagement, l’humidité agrippe tous et chacun au cou. Pendant ce temps, les bijoux en argent s’amusent à laisser des marques sur les chairs blanches et flasques des voyageurs.

Un vieil homme, casquette marine et moustache en balai, cheveux frisés qui discutent le prochain virage à prendre : le gris ou le blanc?

Il se presse pour entrer dans le métro. Je marmonne – c’est que les gens pressés me laissent un goût amer sur la langue, parfois ça tapisse le rose des joues. Une fois entré, il se glisse dans une masse de corps plus ou moins avachis, choisit un siège et dépose son sac à ses pieds. Il croise les mains en poussant un soupir de soulagement.

Sa journée est terminée : ses cheveux ont décidé de passer au gris.

*

J’ai dû l’observer quelques cinq minutes, hypnotisé par le roulis de la baleine mécanique, assoupi dans un silence intermittent et heureux. Ses vêtements étaient chargés de notes poussiéreuses qui devaient prendre le thé avec la sueur durant les heures de travail. Des notes de poussières qui n’étaient pas étrangères à la lumière qui saupoudrait les bottes et la chemise de grand-père quand il revenait des foins.

Un réseau d’artères et de veines saillantes parcourait ses bras – sa peau savait la langue de la rouille et discourait sur les plaisirs de partager la couleur et la porosité de la brique. Ses mains étaient taillées dans la pierre des champs.

Une console de jeu usée reposait entre ses doigts. Tetris. Le lendemain il retournerait sur le chantier de construction.

presqu'île

« On redescend, sans autre but que celui de prolonger ce climat différent, cette idée de presqu'île enclose au fond de soi. Sans même s'en apercevoir, on est à Quillebeuf, et l'on se croit d'abord dans Maupassant. Des ruelles en pente descendent vers la Seine. Des enfants courent. Un chat se roule sur le muret chaud d'un jardinet. »

« C'est par le bord de l'eau qu'il faut commencer. Le silence est si grand, en cette matinée de novembre, qu'il appelle un espace, une distance. On l'éprouve déjà, dans ce coin solitaire, à prononcer ces mots: parc de Brotonne. »

- Philippe Delerm, Les chemins nous inventent

de la boue et des omelettes

Des moteurs crachent encore sur les routes invisibles qui tissent le ciel. Des pneus soupirent de fatigue sur Ontario – des omelettes qui glissent sur les briques et le béton.

Il y a quelques instants déjà, l’hiver ronronnait encore dans le ventre de l’air clim. Ce soir les klaxons s’étouffent dans mes neiges imaginaires.

Les yeux comme de grandes étendues de sable et les paupières cousines avec les guillotines outre-mer. Le tic-tac de l’horloge posée sur la bibliothèque, des pages qui se gavent de temps perdu.

Au parc, ce matin, un travailleur de la Ville grimpait péniblement dans un module de jeu. Comme un gamin incertain de ce qu’il devait faire – effacer le graffiti ou non. Sur l’allée asphaltée, les cailloux et les grains de sable craquaient sous les pas d’hier. De l’eau, il n’y en avait nulle part.

quelque part sur l'île

Un chapeau à la Gilligan sur un crâne chauve, un polo qui s’est frotté longtemps au soleil, bermudas et sandales.

Un garçonnet aux couettes affolées par le vent, raquette de badminton dans la main. Il rit.

Des pas enjoués qui courent sur les cailloux brûlants, dans un de ces instants où tout le poids du monde s’évapore et devient lumière.

Le regard fier et complice d’un père s’adresse à vous. On sourit tous dans ces moments-là.

Vous mettez les mains dans vos poches. Une crème glacée, ce serait bien.

like a walk in the park

Quelques mots gribouillés dans le calepin. Rarement plus. J’ai toujours si peur que la mémoire me fasse défaut.

Quand vient le temps de poser les doigts sur le clavier, les mots se font voiles. Le souffle prend et ça glisse, tout doucement près des rives de l’île.

Ce jour-là on déménageait, partout. On se décidait à migrer, par habitude, parce que les gens de l’île sont comme ça. Ils ne restent pas en place.

Je me disais, récemment, accompagné d’une tasse de café, que chaque forme du monde avait son souffle propre.

De la même manière je prête l’oreille ou je regarde dans l’attente d’une sensation, et soudain le sensible prend mon oreille ou mon regard, je livre une partie de mon corps, ou même mon corps tout entier à cette manière de vibrer et de remplir l’espace qu’est le bleu ou le rouge. – Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception

Devenir une voile et accueillir le souffle des choses.

Quand on passe de la dimension des événements à celle de l’expression, on change d’ordre mais on ne change pas de monde : les mêmes données qui étaient subies deviennent système signifiant. – Maurice Merleau-Ponty, La Prose du monde

Le texte est un voile translucide. Collé à la peau. Il attend la brise et espère la suivre.

Le bout des orteils dans l’herbe sec et tranchant. Un soleil d’acier. Une mouche en prière, agenouillée sur une citation d’Uedin. Des capsules d’Heineken entre les doigts gercés d’une racine.

Refusant de lire sur la forme et autour, je vois mieux. Une certaine nudité du regard.

Aller jusqu'à ne plus reconnaître ses formes.
– Jean-François Pirson, Aspérités en mouvements

Relever les yeux d’une page blanchie à la chaux. Les couleurs de l’humus viennent s’échouer sur la langue. Le détachement lointain du caoutchouc sur l’asphalte chaud.

Une gamine lance un frisbee. Un chien bâtard répond au nom de Cornelius. Le père fume une clope au pied d’un érable. Prêt à dégainer – c’est jour de western. Un pistolet à eau.

La voile bien nourrie déborde toujours d’elle-même.

On m’a dit un jour, je ne sais plus pourquoi sur le ton de la confidence, qu’il ne fallait jamais aller à contre-courant des vagues. Il faut nager de biais vers la rive.

Les mots ne sont pas les choses : ils sont l’espace habité des choses.

L’espace en soi tend toujours vers un lieu à découvrir. Le lieu, quant à lui, se rend disponible à la découverte, laisse circuler le souffle des choses. De cette tension naît le ravissement.

Il se peut bien que la fatigue n’ait été, dans le cas présent, qu’un autre nom pour l’insensibilité ou l’éloignement – mais pour le poids qui pesait sur les environs, c’était le mot qui convenait. – Peter Handke, Essai sur la fatigue

Dans la trouée du feuillage qui nous abritait, des vagues de lumière dansaient sur l’herbe abandonnée du parc. Des doigts se sont mis à danser avec les brins d’herbe – des valses et des tangos. Des lames de chaleur soudaines sur le dos des mains, perdues dans les odeurs d’humus. Des cris joyeux provenant de la barbotteuse. Une bicyclette aux roues grinçantes accompagnée de sandales à lanières de cuir. Des boucles d’argent et des semelles molles. Une jupe fleurie.

Les ailes d’une mouche claquent sur la pointe d’un cheveu.

pirouette, cacahuète...

Tendre le cou pour donner un bisou à son amoureuse - et tomber par terre -, ça n'a pas de prix. Me console en mangeant des peanuts.

corona

Promenade matinale vendredi passé. Image d’eau de mer depuis, dans les yeux.

Touffeur soufflée par un kid au coin de la Salle dans Hochelaga Kingdom. Les briques s’émiettaient, on le sentait à même notre peau.

«Ch’su’veille les bouteilles, m’man!»

Le kid comme un roi, dans son carrosse Fisher Price frais repeint. En rouge. Fièrement assis sur une caisse de Corona.

Maman qui tirait le chariot, qui suait.

Traits d'union

Ce bouquin de Pirson doit bien être celui que j'ai le plus barbouillé depuis un bail.

avant de m'endormir

Quelques mots s’étaient pointés, au bord de la falaise du sommeil, hier. Ces espèces de mots qui flottent et qui, au moment de fermer l’œil, vous prennent le cœur et le font paniquer. La marée haute qui prend par surprise.

Je ne me souviens plus exactement ce que ces mots impliquaient. Des mots usés, des mots galets qui voletaient à la surface d’une eau trouble. Et plouf. À chaque fois, je me dis que je devrais me lever, aller à la cuisine, noter le tout sur un coin d’enveloppe ou sur un Post-it – s’il en reste. À chaque fois je me dis que le mieux serait d’amener un calepin près du lit et, au moins, y écrire à l’aveugle.



J’écris ceci en espérant que ça me revienne, en regardant de temps à autres les nouvelles fissures qui garnissent la peau blanche du plafond. Le tic-tac de l’horloge. La gorge serrée du frigo. L’impression que tout coule entre mes doigts comme des chenilles en manque de soie.

L’impression d’écrire en trémolo sous le derme, de chiquer des oublis, des souvenirs qui vont et qui viennent, des souvenirs qui creusent le sable humide de la plage. Écrire le renflement des voiles prises par le vent – ce renflement qui porte les bateaux de fortune vers l’île intérieure. Se laisser au vent pour mieux revenir, sur des joues toutes tissées de blanc.

la pluie

Ça commence tout juste à tomber. Une langue d'air frais vient de se faufiler dans l'appartement.