parallèles


Ni patrie / ni état / ni Québec / ni Canada. Ces mots défilaient sous mes yeux alors que je chaloupais dans la fonte printanière d’une ruelle. On écoutait la télé trop forte, on s’engueulait à propos des dépenses inutiles alors que la ceinture, déjà serrée, commençait à craquer, on donnait des coups de bâton de hockey dans l’asphalte amolli alors que dans la rue on exagérait sur le rouge à lèvres et les déhanchements – un mercredi soir. Des enfants armés de leurs bâtons, leurs pads et leur goal, dialoguaient du doigt avec un automobiliste venu déranger leur jeu. L’équipe des bleus égalisait la marque 1 à 1, allait rentrer à la maison trop tard et pleurer sous les draps en comptant ses nouvelles pucks. Plus au nord, dans une autre ruelle tatouée, on répondait par les mêmes lettres mal assurées : parce que ça ne nous correspond pas.

let the boots do the talking


C’est ce qui était écrit dans ma ruelle d’adoption. Seulement, je n’avais ni bottes ni compte à régler. Pourtant mes semelles faisaient parler le quartier à leur manière, lisant en sautillant la prose du trottoir et de la poussière. Je me suis laisser berner une fois de plus par le soleil, me suis mis à le suivre en espérant attraper son feu mourant alors que, déjà, il se laissait choir dans les tranchées d’Hochelaga. Je l’ai perdu de vue à quelques pas des rails de la CP, dans le dodu de la marée haute et de la plage timide. Le cri des mouettes, une cabine échouée. J’ai retrouvé mon île, le temps d’ajouter une virgule – ou deux – au texte de ma ville… Puis le vent s’est levé, a baissé les stores du jour pour me replonger dans la réalité du mois de mars : eh oui, le nez à ce temps-ci peut encore se permettre de geler.

de la poussière dans les yeux

11 février, pour laisser croire que les dates importent. Le vent file entre les cheveux. Sous le manteau aussi. La journée est douce – la première journée, depuis un bail, où le foulard n’est pas de mise. Je redécouvre le quartier, ce matin, alors qu’il fond comme une roche dans un verre de rhum and Coke. Le trottoir me montre déjà sa craque. Ses mauvais plis cachés depuis novembre aussi. Des vieux mouchoirs, de la crotte de chien à la pelletée, des tapis moisis, des boîtes de cartons gardées trop longtemps au sous-sol… Oh, c’est jour de collecte des ordures, aussi.

Madame Tremblay, avec sa pancarte STOP, est encore et toujours souriante derrière les sillons de son visage. Bonjour jeune homme qu’elle me dit, tout comme ses constatations génériques sur la pluie et le beau temps. Aujourd’hui c’est le beau temps et, me confie-t-elle, ça sera beaucoup moins dur pour les rhumatismes. Pour preuve, pas de canne pour la journée. « Mais est-ce que je t’ai dit ça? Je m’en vais à Paris fin avril! Avec mon mari, oui! J’ai ben hâte, ben hâte! On ira… » Elle me raconte ses plans de voyage et je souris, lui faisant promettre de tout me raconter quand elle reviendra. Après plusieurs minutes de bavardage, elle lève sa pancarte de façon impérieuse, me souhaite la bonne journée en me lançant, de sa voix rocailleuse, qu’on devra se reparler de tout ça ab-so-lu-ment!

Dans le parc Préfontaine, je suis l’habituelle procession des promeneurs de chiens. Trois gros hommes, et autant de chiens s’en vont lentement sur le sentier glacé qui fend le parc en diagonale. Sur le terrain de baseball recouvert de sucre à glacer, un nouveau venu dans le quartier : un colley et son propriétaire, tous deux pré-post-pubères se fatiguant à courir après une balle. Ça crie et ça jappe. Des airs de printemps qui flottillent, soudain.




Je me demande ce qui arrivera quand la brigadière du coin ne sera plus là. Elle qui traîne sa lourde masse et ses six décennies d’enfants rieurs et braillards, de courtois et de chauffards. Elle qui, chaque semaine, m’arrête au coin de Rouen et Darling pour piquer une jasette, jamais bien longue, tout juste assez pour sourire parfois, et reconnaître dans cet intervalle un chemin. Je me demande ce qui arrivera quand elle ne sera plus là. Cette impression un peu folle que le quartier va se découdre, peut-être même se déchirer. Une couture du quartier qui, depuis 34 ans, garde ses quatre coins de trottoirs comme un trésor…

Hier, en la voyant sortir de chez Autopro dans son imperméable fluo – qui lui donne un corps gros au point d’en faire disparaître sa tête – elle m’a parue fatiguée. Elle chaloupait dans le vent, lourdement appuyée sur sa canne, les pieds traînards, son STOP aussi. Puis je me suis dit que ça y était, que c’était la dernière fois qu’elle pouvait apparaître de la sorte devant moi et pourtant, c’est à ce moment même qu’elle est devenue immuable, ancrée dans le béton de mon quotidien, comme le chat du 2202.

circonvolutions

Ça prend souvent comme un coup de tête, peut-être plutôt comme un coup de pied. On est assis des heures durant devant un écran ou encore avec un livre sur les genoux, la tête qui dodeline de sommeil. On se prend à se lever, mettre ses souliers, son jacket – car le manteau, en ces temps de défroidure, n’est plus de mise. On fait passer le portefeuille du manteau d’hiver au plus léger, fait de même avec le carnet et le stylo pour enfin réaliser que la quatrième personne du singulier est bien drôle quand elle veut. […]

Je pense que c’est comme ça que ça se passe, le goût d’aller marcher, je veux dire. Encabané entre quatre murs et demi de plâtre mal foutu, coincé devant tous ces mots qui courent et qui ne s’arrêtent jamais de défiler devant les yeux, je m’y perds. Plutôt, je me perds. Il me faut alors mettre la clé dans la porte, tourner les talons, et déguerpir – sans me presser. C’est peut-être simplement pour entendre les marches de l’escalier craquer ou bien la caresse du vent sur une joue, reprendre contrôle de ce corps de plus en plus mou, écrasé trop longtemps dans un grand sofa bleu de mer. […]

Et pourtant, drôle de chose que la marche. Si je me sens revivre de la plante des pieds jusqu’aux genoux, pour ensuite passer par le dos et le cœur – qui ne bat pas si vite, tout de même – il semble qu’un blocage se fasse à hauteur d’oreille. Car mettre le pied dehors, c’est reprendre mes moyens, tout en sachant que je vais les perdre quelques minutes plus tard, en me laissant glisser, comme un matou qui tend vers l’errance, dans les bas-fonds du quartier, dans les angles plus arrondis – et nécessaires – d’une ruelle, d’un parc, d’un café même lors des jours de luxe, pour me faire crocheter le regard dans les rouillures d’un escalier ou d’une galerie, pincer l’oreille par une engueulade de riverains, chatouiller par des odeurs précoces de barbecue. […]

Je marche par intermittence. Sansot, fidèle ami de papier, dit d’ailleurs qu’il y a le marcheur d’une part et le flâneur de l’autre, non seulement pour une question de lenteur, mais par son attitude générale, sa façon de se disperser dans les choses par sa sensibilité propre, au point de ne plus savoir différencier le sensible du senti. Le marcheur progresse dans l’espace alors que le flâneur lui, peut-être parce qu’il est moins ambitieux ou plus réaliste, se permet de régresser; aller jusqu’à perdre les mots et les retrouver, comme un enfant qui s’approprie pour la première fois un objet, le conforme à cette langue plombée de mémoires qu’il ne se connaît pas. […]

Et c’est bien souvent comme ça que tout arrive. Je mets le pied dehors pour me retrouver, le front barré de ces mots qui se recoupent, se combinent et se réfutent, que j’en viens à tomber dans le tissu du quartier, un tricot serré d’asphalte froid qui se barde de chaleur humaine, quand l’écoute y est. Un bâton de hockey qui claque sur le dos de Joliette, des planches à roulettes qui détalent et des cris lancés par la fenêtre guillotine (évitant de justesse la bouteille de bière qui la tient en place). Ne suffit que de quelques rues et tout à coup on se sent accueilli dans l’haleine chaude du quartier. Comme me le rappelle Sansot : « Le bonheur d’habiter ces deux ou trois rues, ce n’est pas, au premier chef, d’être en soi, mais de coexister, de venir tous ensemble, sans souci de priorité à l’existence. » Co-existence, co-naissance, co-présence. On y trouve chacun son compte, à sa manière. […]

le café de Ph. D.

«La saveur du café arrête le bonheur et gomme la fragilité sournoise du destin. C'est ça, aussi, le bonheur des cuisines: sous les talents modestes de l'arôme et de la couleur, dominer le présent, supprimer les menaces, tenir le monde au creux d'un plaisir chaud, dans l'immobilité sucrée des heures.»

- Philippe Delerm, Le bonheur

À A. qui me dira que ce billet, encore, fait une incursion dans le monde du café, c'est qu'il me reste une brigadière enrhumée à raccomoder, les rives inondées d'une rue et un petit bout de plage à déloger des mes cernes. Une île-cabine aussi, rue Sherbrooke, à délivrer des vagues qui menacent de l'engloutir.

Je bois un café à ta santé.

du fond de la brioche

Une journée un peu trop chaude de la mi-février, passée dans les retailles intérieures de la ville. Du temps à tuer avant une conférence en fin de soirée, je me suis laissé tenter par un allongé et quelque croissant. Encore que, tuer le temps, c’était un peu trop brutal pour cette fin d’après-midi tranquille. Il s’agissait plutôt de m’en accommoder, dirait Sansot, sans me laisser bousculer. À la limite, c’est tout ce que j’aurais pu faire : un croche-pied au temps, au fond de la Brioche, avant de me replonger le nez dans la Nouvelle barbarie de Chamberland.

L’espace d’un peu plus d’une heure, j’ai eu droit aux questionnements des employés – à ma droite, la cuisine. De grandes questions en fait, qui m’ont touché, sans ironie, droit au cœur. Que faire avec les croissants qui sont restés collés sur la lèchefrite, qu’est-ce qui se passe avec M. qui n’est pas rentré travailler, as-tu besoin que je reste un peu plus longtemps – on va tomber dans le rush. Un cuisinier de la première heure, un peu taquin, a eu le temps de placer quelques coups de fil, à la fin de son quart de travail. Je devrais même dire son shift – lui disait chiffre. Il a aussi placé une orange froide dans le cou d’une aide cuisinière venant juste de se faufiler entre les tables pour « aller en arrière ». « Pour la bonne santé! », qu’il lui lance.

En levant les yeux, j'ai remarqué que, dehors, le temps doux avait laissé place à la chute de grandes plumailles de neige. Tout au fond, près de la porte d’entrée, on discutait de projets à venir, peut-être même d’écriture ou de la vie en général, en tendant les lèvres vers un verre de blonde. Ce n’était pas la rousse de Delerm, mais elle avait suffit à illuminer le gris du jour à travers la fenêtre. C’est tout le bal du jour qu’elle menait, cette bière, avec sa robe dorée et ses dentelles de blanc. Quelques mots glissés dans le carnet, des mots qui, je sais, ne m’appartiendraient plus. Il n’y avait plus qu’à me taire. Me contenter d’être là, dans ma parenthèse de ville.

son nom est Guidounne, je suis malade...


Il y a des jours où, même quand le texte de la ville est écrit de travers, j'arrive à craquer un sourire. Depuis le début de la semaine, ces petites affiches, faites maison, se reproduisent. Guidounne court toujours, semble-t-il.

question de dialogue

Fait des mois je suis à la recherche de la langue de la ville, celle qui m’invite à répondre, à converser avec elle – cette langue qui me fait lui murmurer des mots doux, parfois. Je cherche cette langue qui s’accordera avec la mienne, peut-être trop muette ou simplement timide pour le moment, et qui pourra me faire remonter le fil d’un trottoir, d’une ruelle, ou encore les sentiers d’un parc familier, et qui saura me rendre la clarté du jour un peu plus lumineuse, les ombres un peu plus grises. […]

Mais entre toi et moi, pauvre ville maintenant grise de dégel, je crois qu’il y a eu un froid. Tu as sorti tes obligations de ta poche, les as glissées sous les semelles et je me suis mis à coller comme une andouillette dans une poêle surchauffé. Peu ou pas de marche, et du coup peu ou pas de texte pour recoller mon espace, puis des nuits un peu paranos à me demander si ta langue, pauvre ville, n’était plus que des espaces blancs entre des mots que je ne voyais plus. Et pourtant je devrais me réjouir de ces espaces, s’il en est, puisque j’aurais tout le loisir d’y jouer et d’y explorer les pleins et les creux de ma langue sans même me soucier de ton asphalte… mais il me faut ta langue, ma pauvre ville, pour attester la mienne et l’engraisser, pour que vienne sur la page cette voix d’argile qui se façonne et qui sèche pour se briser des mois plus tard. […]

Je t’ai tourné le dos vendredi pour m’enfoncer le nez dans la neige et dans la glace. J’ai vu des petites bourgades le long de la frontière – des qui sentaient l’abandon, d’autres le patriotisme et la manufacture – des stations à essence en panne de dérivés de pétrole. Quand je suis revenu, tu t’es montrée à travers la fenêtre embuée de la voiture, non pas plus belle, mais simplement vivante. Tu avais le pouls silencieux dans ton nuage de blanc, mais tu étais là. Lumineuse dans ton voile de gris, pour la première fois depuis longtemps. […]

silence

Il devait bien être 23h. Le bled dormait. Moi aussi, à l’intérieur. Et pourtant je marchais, dans la rue de mon enfance, en plein milieu, à suivre les courants de glace noire du coin de l’œil. Mains dans les poches, le grand silence. Un moteur au loin, une télévision au volume trop haut, dans le salon du 534 rue L.-G. Que le crissement de la neige sous les semelles. Que ça. Comme de grands coups de cœur dans la plante des pieds. Marcher peut-être comme une manière de me bercer, ce soir-là, en plein milieu de la rue. La mienne. Bordée de ses grands remparts blancs.

quelques jours de ça

Trop de gens à la station de métro, ce matin. Je paresse de longues minutes à regarder les portes ouvertes des wagons. Des yeux qui roulent et des soupirs qui houlent. Parmi ceux qui attendent, sans faire d’histoire, on lit le journal du matin, on tambourine discrètement sur le bord d’un thermos à café. Mais entre les silences solitaires de l’anonymat urbain se tisse quelques secrets, quelques mots doux dans le creux d’un cou, mieux encore dans le duvet d’un capuchon qui chatouille le bout du nez. Se tisse une courtepointe de paroles dont je n’arrive plus à saisir les fils – incapable que je suis, parfois, de différencier cette langue silencieuse qui m’accompagne dans mes rêveries de celle qui m’est donnée par chaque passant, chaque scintillement du soleil sur la neige. Puis ça casse. Une voix en boîte annonce le prolongement de l’arrêt de service pour une période indéterminée. On prend les escaliers, on rouspète, reprend le cellulaire qui avait réussi à se taire jusque là. Je sors de la station – le vent est froid, le soleil si blanc qu’il se fond dans l’étendue pâlotte du ciel. Je n’ai plus qu’à marcher. Par là, oui. Le plus distraitement possible.

c'est déjà beaucoup

Métro Mont-Royal.

Elle était assise sur un banc, de l’autre côté des rails, dans ce renfoncement du mur qui prenait des manières d’alcôve. Le genou replié contre son corps, iPod dans la main gauche – qui elle reposait sur son pied mollasson. Le pouce changeait les pistes et l’oreille, probablement, n’entendait pas. Je n’ai vu de son visage que la ligne du nez, l’angle aigu du menton. Sa chevelure – un rideau, un mur. Mais, derrière ce corps replié et fractionné, recollé au fil de la plume sur une page du carnet, est apparue la fourrure de son capuchon, duvet singulier flottant à hauteur de l'épaule. Des ailes, me suis-je dit. Mais ce n’est pas un ange. Simplement une fille avec des ailes, et c’est déjà beaucoup.

Rubik's cube

Un sac lourd de livres accroché au dos. L’appareil photo dans la poche droite du manteau, le carnet dans la gauche à hauteur du cœur. Le wagon est bondé mais toujours les gens abondent.

Ça se pousse, ça joue du coude puis ça devient immobile quand le métro se met en marche. On a tout de même renversé un café – ça me coule dessus en plus. La manche, le sac. Je soupire en roulant de gros yeux vers mes voisins Veston Cravate et Foulard de Soi, pour réaliser que ce café, c’est le mien.

Beaudry. Ça se vide un peu pour laisser place à quelque Humpty Dumpty de ce monde. Un grand monsieur rond, teint laiteux, crâne dégarni, couronne de cheveux roux et nœud papillon, sueur au front et souliers frottés au Kiwi. Sous son veston, un t-shirt de Pink Floyd.

Papineau. Du mouvement! Humpty se bouge tant bien que mal vers un banc qui se libère. Derrière moi, des tentatives de punks, bière à la main, des manières de piercings dans le nez qui font Fruit Loops. Un certain charme. Une fille qui chantonne un air de Brassens, la voix claire. Quelque part, une coulisse de bave trahit une sieste.

Préfontaine, déjà? Un cube Rubik entre des mains souples. Recomposé en pas moins de vingt secondes et quelques hésitations. Les carrés de couleur mélangent avant de tomber dans la poche d’un manteau bleu. Le wagon se vide et je suis poussé hors de mes rêveries. Les portes se referment et je reste là, sur le quai incrusté de calcium, à noter les couleurs de la ville dans mon carnet. Peut-être pour mieux les brouiller, éventuellement.

cafés

J’étais donc entré entre les murs chantants du café, ce jour-là, après cinq ou six ruelles, deux rues et une librairie. La session venait de se terminer en me souffler des mots doux, des mots de paresse qui sentaient bon le chocolat chaud. La chaleur de la tasse, son île de crème fouettée – petit luxe de la journée – et la rumeur des Fêtes en accompagnement. J.-G. était là avec sa tête blanche et son nez fin, lisait son journal en laissant filer, entre ses lèvres molles et son dentier, des mots doux aux yeux bleus qui le côtoyaient.

J’étais maître de mon temps, véritablement, sans contrainte de travaux à remettre, sans courses à faire. Une journée pour me perdre dehors, dans toute la neige qui adoucissait le paysage de Montréal, qui venait se poser sur les langues de mes bottes et entre les lacets, le crounch caoutchouteux à chaque pas rattrapé. Les cuisses gelées. Puis j’avais abouti dans un café où les gens bavardaient à demi-mots, se racontaient les vacances à venir où les heures supplémentaires à faire, les petits malheurs d’Hélène mais aussi cette petite joie qui poussait doucement au creux de son ventre. Les sorties entre amis de la veille et le regard de ceux qui ne pourraient pas sortir puisqu’encore coincés entre deux essais à écrire – pour le lendemain.

Assis à côté d’une étagère remplie de paquets cadeaux : chocolat chaud, cidres, grains de café, tasses et soucoupes de toutes sortes, je me sentais un peu à l’étroit. Non pas cette étroitesse du lieu qui confine, mais celle qui permet de se blottir. Si la chaise où trônait mon postérieur gelé n’était pas confortable, l’entrelacement velouté des voix me faisait oublier ma condition de flâneur à l’arrêt. J’avais sorti de ma poche cette petite plaquette de Claudel, Le Café de l’Excelsior, pour m’oublier un peu, divaguer dans un autre café que celui où je me tenais.

Des rires me chatouillaient la nuque, ceux des employés qui eux sirotaient un court pendant une accalmie. Quelques bises, on se souhaitait de belles Fêtes, les meilleurs vœux. La santé, l’amour. On s’est même souhaité du temps et j’ai souri, me demandant comment on pouvait bien attraper un peu de temps en bouteille pour l’offrir à un être aimé. Il faut le faire, le temps, me disais-je. Le prendre et ne plus le laisser filer, le garder dans sa poche et y inscrire, quand ça nous prend, un mot ou deux, un croquis si on a la chance de n’être pas trop mauvais en dessin.

L’île de crème fouettée siégeait comme une reine sur mon café. On entrait en grelottant, par la porte qui donne sur les rues Saint-Denis et Maisonneuve, en laissant des parenthèses de gadoue sur le tapis imbibé d’eau et de gros sel. J’avais terminé mon croissant sans m’en apercevoir. J’ai rangé Claudel dans la poche de mon manteau, enfilé mon café. Laissé ma place à qui voulait bien la prendre. La neige tombait encore.

semelles de ville

Du plus loin que je me souvienne, il y a toujours eu dans le bled, intersection Maclaren Est et Bélanger, une paire de chaussures usées accrochée aux fils électriques qui pendouillent paresseusement au-dessus de l’asphalte. Même chose dans la ruelle Ontario, je ne sais plus à hauteur de quelle rue – une paire de Converse à la Cobain. Des règlements de comptes entre gamins, pour des histoires de tout et de rien. Surtout de rien.

Quelques jours de cela, coin Hochelaga et Frontenac, même scénario. Une paire de Riverlands qui se balance sur les plaques odonymiques et les feux de circulation. Tous neufs. Pas même une tache de calcium! L’impression vague, tout à coup, que la ville possède ses propres semelles, qu’elle me fait le plaisir de m’accompagner, sans trop se presser.

les cinq lois de la flânerie urbaine selon Jean-Noël Blanc

Voir Besoin de ville, par Jean-Noël Blanc chez Seuil, p. 230-236.

1: Il doit «choisir des souliers confortables.»
2: «le flâneur est un naufragé heureux. Il cherche à se perdre.»
3: «Il doit se goinfrer de livres.»
4: «la flânerie est une affaire d'idiot enchanté qui rêve les yeux ouverts.»
5: «tout en elle se conjugue à la première personne du singulier.»

pieds

Toujours ce toit coulant par chaudières, station Préfontaine. À la mezzanine, le plancher est tatoué de calcium. Je descends sur les marches salées. En attente du prochain métro, les habitués. Bas de nylon et bottes de cowboys attifés de genoux grelottants, des zippers de sacoches trop pleines qui vomissent des bâtons de rouge à lèvres, un cahier de notes qui repose sur des os dont il manque les cuisses, des boissons pour bourreaux de travail aux mains gercées et les ongles rongés. Un nu-pieds à qui on réchauffe les orteils rougis par le froid… et qui continuait à pitonner sur son téléphone-caméra-baladeur-etc. Je regarde mes bottes. Ses pieds. Son cellulaire. Mes bottes.

maytag

C’est à quelques pas du coin de rue Hochelaga et Montgomery que je ralentis le pas, m’exclame et pointe à ma droite : « Une maison encastrée! » suivie d’ « un camion de Maytag! » J. acquiesce à ces mots et me dit, le sourire et le nez un peu retroussés, que j’ai dû voir le camion, marqué de son classique bonhomme à casquette bleue, au même moment que la maison. Il y a des choses, semble-t-il, qu’on ne saisit qu’après coup. « On tourne ici! »

J’ai trottiné, tout comme J., dans les raies de glace laissées par des voitures sur les côtés enneigés de la ruelle. Puis je me suis arrêté, levé les yeux vers les branches de l’arbre qui se tenait là – depuis plus longtemps que moi, évidemment. Que du silence. Puis, l’un après l’autre, des potins racontés par des plumeaux noirs aux reflets verts, bien haut perchés sur leurs branches. Tout juste assez de vert pour laisser deviner le printemps – qui lui n’arrivera que dans quelques mois. Qu’il prenne son temps.