roulement

Ce matin, la rue était tendue comme une peau de tambour.

Mains dans les poches, feuilles craquantes sous les semelles molles. Le visage ridé de la brigadière.

échographie urbaine

quatre jours et des minutes

Un peu fatigué, l’air traînard. La journée de travail pèse sur les épaules comme une fine poussière, une qui n’appartient pas à la ville, ni à on ne sait quoi d’autre. On se dirige un peu plus au sud, un peu plus à l’est.

Le dormeur toujours étendu dans le gazon. Même coquille de vert qu'on avait trouvée au petit matin, humectant ses lèvres d’un café tiédi. À cette heure-ci il n’est plus qu’un grand corps absent, recroquevillé sur lui-même : les mains brisées d’usure, les pieds qui cherchent à fuir malgré le sommeil.

Les chiens habituels du parc. Un à poils ras, l’autre frisé, foulard rouge au collier – une chasse à l’écureuil. La dernière partie de balle de la journée pousse ses premiers ébats à notre droite.

Au-dessus des toits plats, le soleil tente une sieste qu’on sait timide. Une vieille femme aux vêtements usés, une langue de lumière qui se blottit dans les plis de l’étoffe. Le sourire aussi doux qu’un galet.

Le grincement des balançoires. Les coups de fouet des planches à roulettes. Bruit de chair sur l’asphalte – de minuscules cailloux gantés de rouge.

Balançoires, glissoires. C’est l’heure de souper, rentre. Dépêche! Ça va être froid. Des doigts gonflés d’arthrite qui, sous les confidences de la corde à linge, pincent une culotte de soie. La poulie et sa plainte mal huilée. Un string dans le vide aérien de la ruelle.

Un barbecue. Odeur de poulet et de steak qui se mêle aux premiers feux de bois. On se souvient de la première feuille d’or qui s’est roulée devant nous, ce matin.

*

Rouen, Dézéry, Darling. Les cris d’une enfant de porcelaine. On se surprend de voir une mère rire aux éclats, à travers la fenêtre double. Une bande d’ocre sur sa peau de bronze. Des rires encore, des mains dansantes dans l’air de septembre. Du blanc et de l’or.

de pas et de peu











Se permettre le silence, un temps.

évidemment, rien

Depuis quelques jours, très peu. Quelques notes qui traînassent dans le carnet, sur le bureau. Des coins d'enveloppe. Très peu, mais beaucoup en même temps. Ça couve en silence, un peu fatigué. En boule comme un chat malade.

Très peu, mais beaucoup de patience. Des mots qui se tirent la langue et d'autres qui s'échangent des poignées de mains, d'autres qui jouent à cache-cache - je devrais les trouver d'ici peu.

De la porcelaine. Mais aussi du bronze. Une dame en blanc dans le soleil siesteur. Un dormeur solitaire dans un grand manteau de vert. Parc Préfontaine. Ce soir une barbe de trois jours, un pull usé et le vent paniqué de la mi-septembre. Son sac de couchage aussi.

Quatre jours, quatre rencontres sur lesquelles passaient mon regard qui se voudrait absent. Quatre fois moi dans ce décor quotidien, utilitaire - et dans le texte il y aura, encore, une grande envie de s'effacer, de se laisser roupiller au creux d'une phrase pour y laisser paraître la ponctuation du parc. Quatre jours, quatre renontres et quatre fois moi, tous sur le même axe, même parc: nord-ouest, sud-est.

quand on cherche

Il y a quelques jours on me demandait, dans l'intimité de quatre murs bouclés d'une porte, si c'étaient les rencontres qui m'intéressaient quand je vais flâner. La question était si simple qu'elle m'a pris au dépourvu.

- Non, plutôt les choses...

Sur le coup, cela m'apparaissait juste. Mais je rencontre des gens, quand je marche, ces soirs où je décide de poursuivre les derniers rayons du soleil - coin Sherbrooke et Hogan. Je leur parle, mais seulement du regard. Maintenant, en fouinant dans ces textes laissés ici et là depuis un an, la réponse se révèle fausse. Si, les rencontres sont au coeur même de ce que j'écris, ces rencontres n'adviennent que dans l'écriture - je n'ai découvert l'importance de ces relations que tout dernièrement. Tant mieux, c'est au moins ça de fait.




*

Il y a quelques jours j'ai assisté à une belle scène, coin Dézéry et Rouen. Un rayon de soleil à travers une fenêtre, une bande de lumière sur une peau brune, les cris de joie d'un enfant. J'avais tous les mots pour l'écrire - l'écrire autrement, mais il manquait un mot pour tout lier. Porcelaine.

23h17 - 23h41

Ne plus se sentir. Ne plus être à soi tout à coup dans le silence et le demi-noir de la nuit.

*

Entendre la coulée de l’air sur les pales du ventilateur qui se coince dans la poussière du grillage.

*

Entendre jusqu’au crépitement d’une bulle d’air dans un fil électrique.

*

Le tic-tac de l’horloge dans la cuisine, le claquement de porte d’une voiture, le craquement des joints de plâtres dans les murs. L’automne qui s’en vient.

*

Les griffes d’un chien dans la ruelle. Le vent qui pousse contre la fenêtre.

*

Ne plus sentir son corps, seulement les couvertures et leur chaleur. Le froissement de la couette. Ne pas sentir le matelas ni l’oreiller – être soudain paniqué. L’angoisse de ne plus être à soi. Être dans la substance des choses.

*

Des plumes de plomb dans l’oreiller, une tête de plumes et vice-versa.

*

Une odeur de friture, aujourd’hui, en revenant dans le quartier.

*

Ne plus (s)avoir sa peau. Masse de chair qui bat de cœurs multiples. Cœurs qui fondent, qui coulent dans les interstices du plancher.

*

Se lever lentement pour ne pas brusquer les mots.

rouilles II

Le frottement de la peau sur une rampe de fer.

On passait par là, l’air de rien, que soudain ça nous fait vibrer le tympan. Une main brisée par l’arthrite qui peine sur une rampe de fer – le frottement nous amène un goût de sang et de rouille dans la bouche, dans le nez… dans toute la tête.

La chair qui butte sur une aspérité, qui casse une écaille de peinture. Le bois humide qui se tord sous les pas. Une main attachée à des poumons essoufflés. Une rouillure poussiéreuse qui se détache de la rampe ou de la main.

Une voix rouge, bourgeonnante d’un mal noir – un gargouillement qui vient des pieds jusqu’au bout de la langue. Un « bonjour » deviné dans le frottement du matin.

Question de fatigue/question de chantier

Il y a quelques temps (le 5 juillet 2008 pour être précis), j’écrivais ceci à la suite d’un brouillard de mots : « La fatigue que je cherche est peut-être moins physique que textuelle et on se permettra de se laisser glisser doucement, de faire du texte l'espace faisant subir une fatigue (au sens mécanique) au matériau du monde. »

Étant retombé sur un Post-it qui me criait d’aller lire Sansot, au milieu de l’été, je me suis mis à le faire, notamment sa Poétique de la ville et plus récemment Du bon usage de la lenteur. C’est ici que ça devient intéressant – du moins, à mon sens. Voilà la citation, pages 40-41 en édition Rivages poche.

« Est-il juste d’écrire qu’avec mes camarades je flânais? La flânerie est souvent conçue comme une activité qui ne prête pas à conséquence et qui a pour seul effet de mettre un peu de rose aux joues de ceux qui s’y adonnent. Il est vrai que nous ne dérivions pas dans l’insouciance, qu’à la différence d’un voyageur pressé ou d’un travailleur, nous ne nous fixions pas de but, que le chemin parcouru, reconnu, importait plus que le terme dont nous n’avions pas une idée précise. Seulement, à la différence d’un flâneur frivole, nous avions le sentiment que nous vivions une aventure mémorable et que nous mettions en jeu une partie non négligeable de notre être. Notre légèreté n’excluait pas une certaine gravité.


Nous irions à l’extrême de nous-mêmes et nous l’éprouverions grâce à une fatigue librement consentie et saluée avec les égards qu’elle mériterait. Pour être tout à fait juste, il nous fallait aussi et surtout « fatiguer » la ville, non point par cruauté ou pour la prendre en défaut, mais pour qu’elle nous livre enfin son vrai visage, qu’elle refusait par ailleurs à la plupart de ses habitants ou de ses passants. »


En bref, un premier degré de fatigue qui solidifie et rend lumineux les instants vécus : une fatigue-mortier qui pourrait tout aussi bien s’apparenter à la lumière dont il est question chez Christian Bobin, moins les références religieuses. S’il y a religion, elle est bien pour soi et en soi (rappelons l’origine : relier). Dans le moment de l’écriture, la nécessité de « fatiguer » le moment vécu, souvent en milieu urbain en ce qui me concerne, pour le rendre véritablement accessible, le rendre lisible et lisant.

Fatiguer, tordre le moment vécu c’est aussi le risque (et je dirais ici la nécessité) de le rompre – risquer aussi une perte d’équilibre qui se rattrape constamment : c’est aussi faire le pari d’une marche et d’une dé-marche. Il faut opter pour une vision kaléidoscopique, un minimalisme, un impressionnisme.

une adresse, comme ça

Une affiche toute neuve devant une petite maison plâtrée et ridée a saisi mon attention tandis que mon père et moi roulions dans les rues malmenées du bled. Elle se lisait comme ceci : Le Domaine des aînés, 666 rue Dollard. La salle de quille, à quelques pas de là sur la rue Sauvé, me semblait plus rassurante.

ponts

On a recousu la grande plaie de fer qui survolait mollement la Lièvre, à force d’asphalte et de ciment. Tout juste depuis hier, le cœur rompu du village s’est remis à battre. Un pontage pour une durée de vie prolongée, mais toujours limitée. À quand le prochain?

Le cœur qui agrémentait l’affiche d’Assad n’est plus qu’une pointe rouge surmontée de deux-par-quatre endoloris. Chez Rose-Marie on affiche la vente de cartouches d’encre pour la rentrée des classes. Rendez-vous de motards à l’Alexandra, chansonnier en prime : le Lite serait bourré de mineurs une heure plus tard.

S. m’a appris qu’on allait bâtir une trâlée de logements dans le douillet des chemins Dollard et Lépine. Annonçant autrefois un champ d’exploitation de l’Hydro, on a maintenant droit à un Pharmaprix, un Canadian Tire au cœur qui pompe l’huile, un Maxi, un Caveau et des boutiques à l’espérance de vie minime. Le motel Pignons verts. Derrière, le cimetière qui se remplit de jeunes de vingt ans à peine.

Bientôt un Wal-Mart, dans le sud du bled.

La maison qui appartenait autrefois à mes grands-parents, sur le chemin de Montréal, a été remise en vente. Pour un instant je me suis imaginé la côte – que je devinais derrière la maison – menant jusqu’au plate. Mes terres d’enfance noyées dans un marais de Ducks Unlimited.

*

Ici une passerelle surplombe la Lièvre. Le barrage de la Maclaren abat de grands moutons blancs et jaunâtres dans la rivière. Près de la berge – à grandeur d’enfant on dirait une falaise – un cimetière à paniers d’épicerie. Sous le pont Brady, des guerres de tranchées laissées à la paresse de la Ville. De cette passerelle, une ancienne glissoire à billots de bois, on voit tout ce qu’est devenu mon coin perdu: une banlieue adolescente, criarde et comme sur des échasses moulées dans un jean griffé.

Heureusement, sous mes pas, il y a le craquement du bois: les murmures et les draves du siècle passé.

au pays du hamac

Ici, des fatigues fraîches coulent des jours tendres sur un hamac. Des langues de soleil lustrent la fourrure d’un chaton chassant un papillon tout en haut des cèdres verts. La brise froide nous pousse à enfiler un pull, un presque-pull d’automne.

La maison de la dame aux chats a été retapée, le derrière moulé dans des lattes de PVC. Je préférais les planches décrépites et mangées par les vers. Le tablier du pont n’est toujours pas achevé. On y travaille en cognant des clous, à temps partiel.

Dans la cour de l’école, beaucoup de silence. Un silence d’avant la rentrée. Le module de jeux n’a plus son pont de bois – on l’a condamné. Cette année, il n’y aura plus d’apprentis pirates ou d’aspirants mousquetaires. Le module de jeux n’a plus son petit pont de bois.

La rue James n’est qu’une grande cicatrice – circulation locale seulement. C’est tout près que la dame aux chats s’est laissé mourir.

fragiles

En lisant les fragiles de Ph. D., l’impression qu’on venait à la porte frapper s’est éprise de moi. J’ai levé les yeux, me suis noyé dans la clarté du jour accrochée aux doigts du silence. Que le grand érable argenté qui m’envoyait la main, de l’autre côté de la vitre. J’ai posé le regard sur les taches d’encre. C’est à cet instant que j’ai vu les chuchotements du vent rouler sur le sol.
Il me semble que ces derniers temps j’ai confondu rêve et rêverie, trop absorbé dans des lectures qui me faisaient dériver dans un chemin qui m’apparaissait pourtant de plus en plus clair. Comme à tous les trois mois, il arrive ce temps où je n’ai plus le goût d’écrire, en plein milieu de la saison. Depuis des semaines je lis de façon boulimique fouinant ça et là du côté de Fargue, Delerm (et encore Delerm), Ponge, Sartre, J.-L. Chrétien, Sansot, Augé et Proust, qui comme un chapelet prendra son temps pour couler sous mes yeux qui voient plus flou qu’avant. La liste s’est allongée aujourd’hui et je souris.


Il m’apparaît maintenant clair que l’insomnie n’est pas question de fatigue, mais de surcharge – la surcharge ne me plaît pas quand vient le temps d’écrire. La fatigue que je cherche – et que je connais pourtant par cœur – allège les choses, lie leur lourdeur dans une luminosité contemplative. Cette fatigue enveloppante se retrouve dans la brume du regard, après le travail, passé les heures vigoureuses du soleil qui se laisse aller sur le côté, qui nous invite à le suivre dans sa grande paresse. Cette fatigue-mortier se trouve dans les parcs ou sur la terrasse d’un café ou d’un petit bistrot qui ne pousse pas dans le dos, une terrasse où les tables usées et mâchouillées par les intempéries invitent à la caresse rugueuse d’une main raidie par l’humidité.

Ces derniers mois j’ai couru après des rêves qui flottent sur une mer intérieure, sans poids, mais il m’est revenu à l’esprit, en regardant un gamin botter un ballon de soccer – plus loin que je ne le ferais – que le rêve, pour être senti, devait conserver sa part du poids des choses. Dans ses Leçons américaines, Calvino citant Valéry (et on me pardonnera de citer de mémoire), disait qu’il fallait être léger comme l’oiseau et non comme la plume. À relire ce qui se trouve ici, maintenant, il me semble que j’ai affaire à un oreiller sur le point de rompre.

L’air de l’automne se pointe déjà durant les fins de soirée. Ce soir, j’avais les orteils blanchis par les courants froids qui se hissaient comme des couleuvres sur les estrades d’un terrain de baseball silencieux. Les coudes appuyés sur les genoux, livre en mains, le dos endolori à force de trop lire durant les jours de soleil, j’ai remarqué qu’une mouche, toute petite, s’était posée sur ma jambe. À ce moment il y a eu ce silence que j’aime, ce voile qui tombe sur les environs, qui me sort de moi-même pour savourer ce qui d’habitude repousse ou qui n’accroche pas le regard. Le livre m’a glissé des mains. Je n’ai même pas tenté de le rattraper : il a échoué près d’une capsule de bière avec un bruit mat. La première de couverture embrassait les derniers rayons de soleil qui agrémentait le ciel violet. Les cliquetis d’un collier de chien, des pas dans l’herbe. Les beaux yeux verts de J.

plomb

Le jour pluvieux s’est égrainé comme un chapelet s’abandonnant à une clepsydre. Dans le confort de l’appartement on va se préparer un café – filtre, par paresse. Il y a une heure l’angélus sonnait.

On profite de l’absence des voisins pour aller s’asseoir dans le coude de l’escalier qui donne sur la rue. On regarde les chats qui passent, leurs pas feutrés par la nuit qui s’accroche en douceur aux feuilles lourdes des arbres.

Le bois de la marche sur laquelle vous êtes assis est en train de pourrir. À bien y regarder, les vers se sont mis de la partie. La pluie s’y remet, vous chatouille la nuque. Une tasse chaude vous garde au-dehors.

Quelques étoiles pointillent le ciel déjà. L’une d’elle glisse sur une ligne aérienne, tombe avec fracas dans les cailloux recouvrant un toit plat. Sur le trottoir et dans la rue, dans vos yeux aussi, des éclats de lumière se logent. Un chat se faufile dans une ruelle, ses pattes sont trempées de bleu. Des gamins s’amusent à la marelle dans une cour d’école lointaine, une cour de sable que vous croyez connaître.

*

On boit une gorgé, enfin, qui se loge tiède au fond de la gorge. On s’appuie contre la rampe rouillée, le regard allant par ci par là caressant des briques creuses et poussiéreuses. Au loin, un chien qui n’est pas du quartier aboie. Un couple s’engueule – plus tôt qu’à l’habitude.

Il vous vient à l’oreille le ronronnement, puis le toussotement d’un moteur qui force sous une tôle usée. Dans un appartement d’en face, l’avertisseur de fumée se déclenche, son cri strident déchire la tranquillité de l’asphalte. Dans le bloc d’à-côté un téléphone sonne. Une fois. Deux fois. Au bout de la rue, on secoue les miettes de pains accumulées sur une nappe, du haut du troisième. La petite brise vous lèche le visage en portant à vos narines la délicate odeur du seigle.

Vos paupières de plomb se mettent à tressauter. À ce moment on passe une main rugueuse sur un visage engourdi. On prend une autre gorgée avant de remonter à l’appartement. Les marches craquent sous vos pas, un « bonsoir! » vous est lancé de la porte à votre droite.

La voisine d’à-côté, lors de son retour, vous aura laissé roupiller.

de ces rapprochements improbables

Il y a d’un côté Delerm qui, avec ses moments de lumières caressantes, nous fait rêvasser sur la lame d’un Opinel no 6. « Dans ce présent gratuit le passé dort. Quelques secondes on se sent à la fois le grand-père bucolique à moustache blanche et l’enfant près de l’eau dans l’odeur du sureau. Le temps d’ouvrir et refermer la lame, on n’est plus entre deux âge, mais à la fois deux âges – c’est ça le secret du couteau. » - Philippe Delerm, « Un couteau dans la poche », dans La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules.

De l’autre côté il y a Artaud, près de la grande cicatrice que les corbeaux de Van Gogh font au-dessus de leur champ de blé. « Mais c’est un couteau à mi-chemin dans les rêves, et que je maintiens au-dedans de moi-même, que je ne laisse pas venir à la frontière des sens clairs. » - Antonin Artaud, Manifeste en langage clair.

le dormeur et les deux îles

Il était 19h01. Le Bonhomme sept heures manquait à son rendez-vous. Déjà, on suppliait le marchand de sable de venir nous écorcher l’éveil, de nous porter loin sur une mer de rêves.

Il était 19h01, rue Saint-Denis comme ailleurs. La terrasse du Saint-Ciboire avait la chevelure clairsemée, mais les blanches, les blondes et les rousses parvenaient tout de même à se frayer un chemin jusque dans les gorges asséchées de l’île. En arrière-plan, une carcasse de béton, cimetière d’éléphants blancs et de corbeaux, nous rappelle que des rats, jadis, faisaient un pèlerinage bihebdomadaire – jours de poubelles. Ce soir là on a migré en leur honneur. On a migré vers l’Ouest en espérant trouver un peu d’or près de la berge-rue.

Installé un peu en retrait, le dormeur roupillait sur son grand escalier de rouilles étrangères. De ses mains, il effritait les marches, en répandait la poussière jusqu’au bord du trottoir. Il riait puis lançait à notre intention qu’il avait le cœur en sourdine et les mains gercées par le temps toujours invisible, mais il ne suffit que de la rousseur du fer pour redonner à la terre ses couleurs de naguère! Nous le trouvions beau, ce soir-là, dans sa folie passagère.

Ses cernes se mirent à nous raconter les milles voyages que le dormeur avait faits sur les derniers degrés de son escalier scintillant. Ses grandes mains, elles, nous invitaient colorer le trottoir avec la rouille enjouée du dormeur, à y dessiner des châteaux pour le plaisir des passants – les passants nombreux qui, de leur air penché, ne peuvent savourer la rondeur des moments qui passent.

Les deux mains imprégnées de couleur grasse, agenouillés sur le trottoir, nous caressions les aspérités du ciment. Puis il y a eu le tonnerre. La pluie, aussi, venue pour remplir de son vin les rides de la rue asphaltée.

demi-tours

Ce matin on s’arrête près de la barbotteuse asséchée. On pose la main sur la clôture rouillé un peu ici, un peu plus là. Des écailles solitaires restent prises sous vos ongles. C’est un matin où il serait facile d’aller jusqu’au métro, de prendre un journal à potins distribué gratos et arriver au boulot sans faire d’histoires. Mais ce matin, un chat se vautre au centre de la barbotteuse pour enfants, séchée et rugueuse.

Vous vous appuyez contre le fer à peau d’orange et regardez le matou. L’air est déjà chaud – à l’habitude vos pas rapides claquent sur l’asphalte, la fraîcheur de la nuit traîne encore sur votre peau. Des ronronnements glissent dans un drain.

Au coin Hochelaga et Saint-Germain, une femme avec trop de mascara, de rouge à lèvres et de fard à joue s’impatiente au volant d’une Mazda asthmatique. Ses injures se brisent la nuque contre le pare-brise. Sur Darling, votre voisin d’en haut s’en va au travail, mallette à la main, chemise blanche, pantalon noir et souliers frais cirés. Votre voisine d’à-côté, sortie de chez elle dès la sixième heure, rentre essoufflée – les escaliers pourris lui font peur et le propriétaire ne fera rien. Elle trouve la journée belle. Pendant ce temps, son mari se décape les poumons avec une machette.

Les pattes du chat poussent paresseusement un papillon en mal d’étoiles et de sucré. Rue Rouen, murmures de gorges et froissements de tissus se confondent – bras dessus, bras dessous, un complet charbon et une robe soleil noire s’en vont soupirer leur chagrin. Dans le parc, sur l’écorce d’un érable argenté, un écureuil à la queue repassée fait des cabrioles. Rue Morin, un chien vous regarde de sa galerie en faisant les yeux piteux d’un Ewok.

Pendant que des coussinets roses d’où saillent des griffes blanches s’agitent mollement dans le sein d’une barbotteuse, on fait demi-tour. Quelques pas plus loin, on saute une marche creuse et gonflée d’eau. On met le pied dans une cassonade de sable pendant qu’un enfant rit et pleure, coulant dans la glissoire du module de jeu.

Vous mettez alors la semelle dans des éclats de verre, oubliez tout ces petits souffles éloignés – mais sentis en plein milieu du cœur – jusqu’au soir.

Entre votre départ et votre arrivée au travail, il y aura eu, en tout cas c’est ce que vous croyez, des odeurs de peaux mêlées – des savons épicés ou tout en douceur, des sueurs de paresse ou les subtilités d’ébats amoureux récents, - des chemises et des talons hauts imprégnés de stress, des entassements, des cris, des airs de sax à la station Frontenac, une bouffée d’air frais en sortant, le vacarme, les « 31-10 communiquez », les pressés, les jeunes les vieux et les lents.

Et vous. Là. Un peu par hasard. Vous osez penser que la vie est belle, que le monde n’est souvent rien d’autre qu’un amoncellement mou et chancelant d’impressions fugaces. Vous vous dites aussi que rien de tout cela ne reviendra, que rien n’a d’importance. Et pourtant, à minuit, on sort de sous les draps parce que ça revient, parce que les doigts raidis par l’alcool ont besoin de se délier et de se fatiguer un peu plus.

poussières

Il s’est assis au pas de la porte, a déposé ses souliers poussiéreux sur les marches fraîchement peintes. « J’ai les yeux grand ouvert et le cœur en sourdine », disait-il à une passante.

Il riait de voir les choses du monde rebondir sur sa peau – la peinture écaillée d’une voiture, des enseignes rousses comme des renards de midi, les fenêtres et leurs reflets grinçants. « Regardez, disait-il, tous les voiliers du monde se mouiller aux caresses de mes pores. Qui, qui d’entre vous veut s’embarquer pour le voyage? »

Le dormeur sentait dans ses semelles le rythme de la ville. Une grande pulsation, suivie du souffle chaud d’une baleine bleue. « J’ai le cœur en sourdine et les mains gercées par le temps toujours invisible. » Sa voix s’est mise à rouler de marche en contremarche – elle s’égarait dans le bois craquelé, se diluait dans la fraîcheur peinte.

Il fermait les yeux. Lent et lourd, il appuya sa tête contre le mur aux soupçons d’agrumes. « Du papier sablé », avait-il laissé filer d’entre ses lèvres.

*

Ce matin-là, derrière un voile de plâtre agrémenté de volets bleus, on pliait un drap contour avec toute l’application d’une grand-mère fatiguée. Au premier, on repassait une chemise en pleurant – le plus silencieusement du monde.

Dans la chambre d’à-côté, la cafetière envoyait ses enfants au bord de la fenêtre, pour attirer les passants endormis.

le sang, le sable et la sangle

Aujourd’hui, on a marché main dans la main avec le déluge. Les cloches de l’église faisaient vibrer chacune des gouttelettes d’eau qui tombaient du ciel. Elles se brisaient comme du verre sur le ciment.

Sur l’asphalte – sur le trottoir aussi – et jusqu’à l’entrée du bar, il y avait des taches de sang. Dans une ruelle, un jeu de marelle coulait comme du mascara dans la bouche d’un égout. Un ballon roulait dans une cour arrière. Les brins d’herbe cassaient – derrière vos yeux il y avait une grande plaque de givre.

Le ciel coulait avec patience le long de vos bras, jusqu’au bout des doigts. Des ongles boueux qui cherchaient le sang, qui cherchaient le bar, le trottoir et l’asphalte. Puis plus rien ne bouge, plus un souffle – dans vos veines s’égrène du sable. Un jour de pluie comme un jour à la plage, la peau comme une sangle qui empêche de se déverser dans le décor.