la vie est belle...


Il n’y a pas si longtemps, lors de cette même marche qui m’a ramené sur les rivages des Ruellards, je me suis pris à marcher sur la rue Ontario, à la sortie des classes. Des bêtises volaient de trottoir à trottoir, les « retourne chez toi niquer ta mère » et les « va branler ton chien » côtoyaient le pas de course des gamins et les premières amours du printemps. Un beau quartier que le mien.

Est venu pourtant le moment où mon cœur s’est serré en voyant cette bande d’ados, encerclant je ne sais qui ou quoi qui se faisait donner des coups de vieilles galoches et de Nike. Une initiation de gang de rue que je me suis dit, ou encore un règlement de compte. Peut-être un petit de maternelle de se faisait ramasser par ces grands nonchalants aux bras trop longs et à la pensée trop étroite. Même des adultes admiraient le spectacle! Sur le point de crier à l’adresse de ces grandes échalotes, un ballon de soccer a roulé dans la rue… Je me suis vu floué par mon imagination. Cette fois-ci, au moins, ça aura été rassurant.

Mais les dessous du quartier ne sont pas tous tissés de cette dentelle de l’imaginaire. Accompagné de J. à la poursuite de ce rien sympathique qui anime le type de marche que j’aime, je me suis enthousiasmé à la vue de quelques mots inscrits à la craie sur le trottoir. Ces messages permettent de tâter le pouls d’un quartier, de rire de ses travers parfois, de l’apprécier un peu plus même s’il peut paraître plus souvent qu’autrement, sale et peu accueillant pendant que le grand ménage du printemps bat son plein. Il était écrit que « La vie est belle… »

C’était tout simple et très joli. Les lettres doublées en jaune et en bleu. Quelques pas plus loin, rue Rouville, ce message d’enfant a pris la voix d’une mère outrée : « sans prostitution devant nos enfants. » Je me suis souvenu qu’Hochelaga avait ses cicatrices, et qu’elles vont et viennent sur le trottoir… entre la pluie et le soleil.

chaque fois unique la fin du monde


C’est ce qui était graffité sur l’un des murs fatigués des Ruellards. La fin du monde, quand je marche, je l’ai sous les semelles. À chaque pas, je l’écrase cette fin du monde, bien malgré moi, par ce désir de me perdre dans chaque petite chose d’un quartier familier. On me dira qu’on ne s’y perd pas, qu’il s’agit là d’un jeu pour déjouer le quotidien, la routine. Je ne sais trop. D’abord, avoir l’esprit du jeu ce n’est pas si mal, ça permet d’ailleurs de sourire plus souvent. Et le quotidien, j’ai le nez dedans. Alors peut-être que oui, il s’agit de le déjouer, de lui faire passer le ballon entre les jambes, dribbler un peu en le regardant tomber par terre, le visage barbouillé de terre. Le contempler dans sa beauté ridicule. Lui tendre la main pour ensuite le remettre sur pieds, lui ménager un espace à mes côtés, pour qu’il me raconte des histoires, me parle de ses raccommodages.

Il y a deux jours de ça, j’ai marché pour me rendre du Laboratoire à l’Appart. J., arrivée quelques minutes avant moi, m’a proposé de marcher jusqu’au centre-ville, pour qu’on puisse se mettre de nouvelles musiques dans l’oreille, de nouveaux mots sous les yeux. En tout et partout, à force de flâne et de curiosité, j’ai oublié le but de l’escapade. Tout ce dont je me souvenais, c’était que j’avais soif, et qu’on allait se payer la traite avec le premier granité au chocolat de l’année. Nous avons échoué dans un parc, rue Sanguinet, dans un repli de l’Université. Les fesses et les cuisses qui picotaient – après plus de trois heures de marche, c’est permis – nous nous demandions pourquoi tout pouvait être compliqué. Assis là, comme deux pingouins sur un banc de parc, à couver notre joie d’être là en tétant un granité, à jaser voyage et petit pois, est venue cette phrase toute simple : « On est tellement bien. » Je ne sais plus de qui de nous trois – de J., de moi ou du quotidien – était ce On. Je ne me souviens plus si la fin du monde était toujours collée à mes semelles, mais si c’était le cas, elle était belle et coulait dans l’herbe sèche, paisible.

l'art fou gère le risque


« La vérité de la vie est dans l'impulsivité de la matière. L'esprit de l'homme est malade au milieu des concepts. Ne lui demandez pas de se satisfaire, demandez-lui seulement d'être calme, de croire qu'il a bien trouvé sa place. Mais seul le Fou est bien calme. »

- Antonin Artaud, Manifeste en langage clair.

la CP, le CH


Suis sorti de l’Appart en voulant attraper le coucher soleil, au-dessus des rails de la CP, à hauteur de Rachel. La noirceur tombait déjà rapidement, préféré aller vers le Sud, vers la cour de triage.

Passé les 19h, je ne sais plus trop ce qu’on peut trier dans ce grand enclos silencieux. Peut-être quelques employés restés plus tard, pour un répit avant de retrouver leur famille, leur chien ou leurs engueulades, trient-ils – ou triturent – leurs souvenirs et leurs vieux péchés. Sait-on jamais.

Accompagné de la clôture rouillée et barbelée, j’ai humé l’air frais encore gonflé de sucre, réalisant que je n’avais jamais mis les pieds dans ce coin particulier du quartier. J’ai observé la danse de la manche à air pendant de longues minutes, me suis appuyé contre la clôture, sa peau rouge s’est défaite sous la pression de mes doigts.

Les mains dans les poches, je suis retourné vers l’Est, vers ce refuge où les livres s’amoncèlent et qui ferme le cercle de mes promenades. Les enfants, au loin, envahissaient déjà les rues, jerseys du CH sur le dos en guise d’espoir, balle de plastique orange en guise de rondelle, qu’on devait arracher à toutes les deux minutes au chien bâtard de Jimmy. Le ciel se refermait déjà derrière moi. Ne me restait qu’à passer, sans déranger la partie.

un semblant de mauvais sort

Je suis retourné dans la ruelle des Ruellards pour trouver l’endroit dévasté par le dégel. Si en décembre, durant la tempête, c’était la joie pure qui me battait dans la poitrine, j’ai dû me résigner. Les Ruellards tardent à faire leur ménage de printemps, et je me demande s’ils le feront cette année – les dernières traces du grand ménage, photos affichées sous un revêtement de plastique le long de la multitude des clôtures, semblent remonter à 2003. Là où il devait y avoir un tournesol, assurément la fierté du voisinage, on pouvait lire S.V.P. Prière de ne pas casser la fleur. Merci. Cette adresse, on la retrouve maintenant photographiée, plastifiée, cas réglé. La prière a laissé place à un semblant de mauvais sort, qui ne pouvait que sortir de la bouche d’une vilaine belle-mère de contes de fées.

Jean Narrache



Il y a de ces êtres qui s'absentent d'eux-mêmes, dans le sommeil, et deviennent de grands corps vides. Mais dès qu'ils vous regardent, c'est à votre tour de vous perdre, de vouloir échanger votre place.

Hier, il dormait paisiblement. Il ronflait un peu. A même ri. Oui, il faut parfois s'absenter de soi-même...

Sac à main


Je sais qu’elle va me manquer. Pas besoin d’y penser longtemps. Dans quelques heures, je vais laisser Montréal derrière pour retourner frayer dans ma Lièvre natale. Je sais qu’elle va me manquer, elle qui va les seins lourds et froids sous un lainage délicat, rue Davidson.

Le jean à taille haute, les bras efflanqués et le bout des doigts chatouillant le nez du dernier client – dernier de la nuit ou premier de la journée? – elle rit. Pour un rien. Lui hèle un taxi, alors qu’elle s’égare, rue Ontario, pour échouer sur les berges de Dézéry. S’assoit sur les marches rouillées qui mènent à un balcon anonyme, fouille son sac à main. « Hostie, mes cigarettes… mes cigarettes… »

Roulent sur le trottoir des tubes de rouge, des pastilles à la menthe, des coupons de caisse de la pharmacie du coin. Elle fixe le fond de son sac, le regard perdu dans les brumes du matin. Contemple tout ce qui peut lui rester de famille. Des photos saupoudrées de coke et de fard à joue.

S.V.P. Surveillez votre enfant


Cet avertissement, sur le rabat de plastique bleu, m'est apparu soudainement ridicule sous les gros nuages d'avril. Même chose pour cette clôture qui a failli céder quand je m'y suis appuyé pour cadrer.

ronrons


Il faut marcher, marcher encore dans cette ville peuplée de soi-même, écrivait Fargue à peu de mots près. Je ne sais pas si ce quartier, cette ville que je foule est peuplée de moi-même, mais je sais que j’y trouve un certain confort, quelque conversation à entretenir en battant la mesure à chaque enjambée. Je ne sais rien de l’endroit où je vais sinon que ces murs de briques, ce sol asphalté et caillouteux, ces bribes de paroles attrapées ci et là tout comme les graffitis, je les moule à ce que je crois être ma langue intérieure.

Je me dis parfois que cette ville est comme une vieille chatte de gouttière qui entre par la porte arrière quand ça lui chante. Je la laisse tourner un peu, puis je l’accueille sur mes genoux et lui gratte le derrière des oreilles. Elle se met à ronronner, elle en demande plus. Après m’avoir fiché les griffes à travers le jean, elle décampe comme une hypocrite. Peut-être que je suis de même quand je vais la retrouver, elle qui m’amadoue avec ses miaous, avec tout ce qu’elle a de cicatrices. On joue à cache-cache comme deux gamins et elle finit souvent par me révéler son deuxième nom.

Et quand elle revient, par la porte de derrière, chercher un peu de chaleur, des croquettes et des minouches, je sais que ce ne sera que pour me mettre encore une fois ses griffes dans mes cuisses. C’est encore à ce moment que j’aurai laissé filer entre mes doigts la chance de connaître son troisième nom, celui que personne ne saura jamais. Puis je me remettrai à écrire en me disant qu’encore, je me serai approché un peu plus de la réponse.

voyage


Ils étaient là, debout, comme deux solitudes parallèles. Après avoir tant ri, tant dansé, ils se tenaient maintenant là, un peu idiots, à préserver le peu de bonheur qui leur restait au creux du cœur.

Une souris d’Angleterre leur avait déjà dit que ce sont les chemins qui nous inventent, qu’il faut laisser parler les pas. Lui avait choisi son complet de lin. Elle, sa plus belle robe à pois. Puis ils sont partis, silencieux, vers les rivages incertains de L’Espérance.

sur la sieste


« La sieste est une réappropriation par soi de son propre temps, hors les contrôles horlogers. La sieste est émancipatrice. »

« C'est un moment, plus ou moins long, de mise-en-présence-avec-soi par l'absence, momentanée, d'avec le monde. Ce retrait éphémère abrite la réunion, la réunification, la reconstitution provisoire de notre personnalité éclaté, divisée, éparpillée. Cette pause, par le repos qu'elle nous assure et nous procure, contribue à la reconstitution de notre intégrité. Cette parenthèse temporaire nous permet de faire le point, comme le marin marque sa position et précise sa route, alors qu'autour de lui tous les éléments se déchaînent ou se calment. La sieste fonctionne ici comme une métaphore, elle acquiert un autre sens et ne désigne plus seulement l'acte de s'endormir ou de somnoler, au midi de la journée, mais la capacité à maîtriser son emploi du temps, à ne pas le brader en le soumettant aux temps imposés par "la" société. De plus en plus fréquemment, le citadin ne travaille pas à proximité de son logement et ne peut revenir s'y reposer à l'heure de la sieste, c'est pour cette raison que le siesteur n'est pas un actif à temps plein, mais généralement un étudiant, un travailleur indépendant (catégorie allant du commerçant à la profession libérale), un enseignant, un chercheur, un artiste ou un retraité, qui réussit tant bien que mal à contrôler ses horaires. Ce "privilège" vaut toute augmentation de salaire, tant il apporte les conditions d'un bien-être physique et psychique. »

- Thierry Paquot, L'Art de la sieste

neuf vies


On m’a dit un jour que les chats avaient neuf vies. On m’a dit aussi que les chats, avec leurs trois noms, se cachaient pour mourir. Peut-être en va-t-il de même pour la ville. En la battant des pieds, renouvelant chaque jour son rythme, on réalise qu’on meurt avec elle, sans s’en apercevoir. Notre poussière se mêle à la sienne et on n’est plus qu’un vieux cheminot malgré nos vingt ans. On se mêle à ses cordes à linges lestées de lumière. On rit, on pleure pour un rien en regardant une mère prendre son seul temps de répit de la journée, sur sa galerie, entre les matous et le ciel fatigué.

defrost


Je me retrouve en train de marcher, le dos en garnottes, dans une asphaltade raboteuse. Au-dessus d’une garderie transformée en dépotoir de jouets pour enfants, rue Sansregret (sauf celui de n’être pas nommée à juste titre ruelle), on grille une clope en calant des fonds de bouteilles. Des shorts trop courts, des ravins dans les cuisses, des rouleaux dans les cheveux, des seins fatigués sous une camisole effilochée. Il y a des jours où j’aimerais écrire de la fiction.

La vie reprend son cours dans le quartier. Les ruelles dégèlent et font dorer leurs vieilles seringues au soleil tandis que « le grand sémaphore des cordes à linge », comme dirait Carpentier, recommence à se faire bavard. Les chats minaudent avec les bouteilles de Jack et les mufflers de char. On balaie l’entrée du garage en traînant les pieds. On s’enduit les mains de graisse et de rouille – c’est déjà l’été qui commence.

Dans un coin de brique et de clôture, on planifie sécher un après-midi de cours tandis qu’ailleurs on fond en larme en raccrochant le téléphone. Je me surprends, juste assez pour m’arrêter, à regarder des petites mains le long de la ruelle. Le sentiment qu’à la fin des classes, les kids vont recommencer à se rassembler jusqu’à l’heure du souper, pour dessiner à la craie des jeux de marelles et des injures dans les ruelles du quartier – faire du bruit et vivre, sans demander leur reste. Jusqu'à l’heure du souper.

compagnons de marche



Il en est toujours un pour vous rappeler, qu'en bout de ligne, c'est vous qui êtes observés.

parallèles


Ni patrie / ni état / ni Québec / ni Canada. Ces mots défilaient sous mes yeux alors que je chaloupais dans la fonte printanière d’une ruelle. On écoutait la télé trop forte, on s’engueulait à propos des dépenses inutiles alors que la ceinture, déjà serrée, commençait à craquer, on donnait des coups de bâton de hockey dans l’asphalte amolli alors que dans la rue on exagérait sur le rouge à lèvres et les déhanchements – un mercredi soir. Des enfants armés de leurs bâtons, leurs pads et leur goal, dialoguaient du doigt avec un automobiliste venu déranger leur jeu. L’équipe des bleus égalisait la marque 1 à 1, allait rentrer à la maison trop tard et pleurer sous les draps en comptant ses nouvelles pucks. Plus au nord, dans une autre ruelle tatouée, on répondait par les mêmes lettres mal assurées : parce que ça ne nous correspond pas.

let the boots do the talking


C’est ce qui était écrit dans ma ruelle d’adoption. Seulement, je n’avais ni bottes ni compte à régler. Pourtant mes semelles faisaient parler le quartier à leur manière, lisant en sautillant la prose du trottoir et de la poussière. Je me suis laisser berner une fois de plus par le soleil, me suis mis à le suivre en espérant attraper son feu mourant alors que, déjà, il se laissait choir dans les tranchées d’Hochelaga. Je l’ai perdu de vue à quelques pas des rails de la CP, dans le dodu de la marée haute et de la plage timide. Le cri des mouettes, une cabine échouée. J’ai retrouvé mon île, le temps d’ajouter une virgule – ou deux – au texte de ma ville… Puis le vent s’est levé, a baissé les stores du jour pour me replonger dans la réalité du mois de mars : eh oui, le nez à ce temps-ci peut encore se permettre de geler.

de la poussière dans les yeux

11 février, pour laisser croire que les dates importent. Le vent file entre les cheveux. Sous le manteau aussi. La journée est douce – la première journée, depuis un bail, où le foulard n’est pas de mise. Je redécouvre le quartier, ce matin, alors qu’il fond comme une roche dans un verre de rhum and Coke. Le trottoir me montre déjà sa craque. Ses mauvais plis cachés depuis novembre aussi. Des vieux mouchoirs, de la crotte de chien à la pelletée, des tapis moisis, des boîtes de cartons gardées trop longtemps au sous-sol… Oh, c’est jour de collecte des ordures, aussi.

Madame Tremblay, avec sa pancarte STOP, est encore et toujours souriante derrière les sillons de son visage. Bonjour jeune homme qu’elle me dit, tout comme ses constatations génériques sur la pluie et le beau temps. Aujourd’hui c’est le beau temps et, me confie-t-elle, ça sera beaucoup moins dur pour les rhumatismes. Pour preuve, pas de canne pour la journée. « Mais est-ce que je t’ai dit ça? Je m’en vais à Paris fin avril! Avec mon mari, oui! J’ai ben hâte, ben hâte! On ira… » Elle me raconte ses plans de voyage et je souris, lui faisant promettre de tout me raconter quand elle reviendra. Après plusieurs minutes de bavardage, elle lève sa pancarte de façon impérieuse, me souhaite la bonne journée en me lançant, de sa voix rocailleuse, qu’on devra se reparler de tout ça ab-so-lu-ment!

Dans le parc Préfontaine, je suis l’habituelle procession des promeneurs de chiens. Trois gros hommes, et autant de chiens s’en vont lentement sur le sentier glacé qui fend le parc en diagonale. Sur le terrain de baseball recouvert de sucre à glacer, un nouveau venu dans le quartier : un colley et son propriétaire, tous deux pré-post-pubères se fatiguant à courir après une balle. Ça crie et ça jappe. Des airs de printemps qui flottillent, soudain.




Je me demande ce qui arrivera quand la brigadière du coin ne sera plus là. Elle qui traîne sa lourde masse et ses six décennies d’enfants rieurs et braillards, de courtois et de chauffards. Elle qui, chaque semaine, m’arrête au coin de Rouen et Darling pour piquer une jasette, jamais bien longue, tout juste assez pour sourire parfois, et reconnaître dans cet intervalle un chemin. Je me demande ce qui arrivera quand elle ne sera plus là. Cette impression un peu folle que le quartier va se découdre, peut-être même se déchirer. Une couture du quartier qui, depuis 34 ans, garde ses quatre coins de trottoirs comme un trésor…

Hier, en la voyant sortir de chez Autopro dans son imperméable fluo – qui lui donne un corps gros au point d’en faire disparaître sa tête – elle m’a parue fatiguée. Elle chaloupait dans le vent, lourdement appuyée sur sa canne, les pieds traînards, son STOP aussi. Puis je me suis dit que ça y était, que c’était la dernière fois qu’elle pouvait apparaître de la sorte devant moi et pourtant, c’est à ce moment même qu’elle est devenue immuable, ancrée dans le béton de mon quotidien, comme le chat du 2202.

circonvolutions

Ça prend souvent comme un coup de tête, peut-être plutôt comme un coup de pied. On est assis des heures durant devant un écran ou encore avec un livre sur les genoux, la tête qui dodeline de sommeil. On se prend à se lever, mettre ses souliers, son jacket – car le manteau, en ces temps de défroidure, n’est plus de mise. On fait passer le portefeuille du manteau d’hiver au plus léger, fait de même avec le carnet et le stylo pour enfin réaliser que la quatrième personne du singulier est bien drôle quand elle veut. […]

Je pense que c’est comme ça que ça se passe, le goût d’aller marcher, je veux dire. Encabané entre quatre murs et demi de plâtre mal foutu, coincé devant tous ces mots qui courent et qui ne s’arrêtent jamais de défiler devant les yeux, je m’y perds. Plutôt, je me perds. Il me faut alors mettre la clé dans la porte, tourner les talons, et déguerpir – sans me presser. C’est peut-être simplement pour entendre les marches de l’escalier craquer ou bien la caresse du vent sur une joue, reprendre contrôle de ce corps de plus en plus mou, écrasé trop longtemps dans un grand sofa bleu de mer. […]

Et pourtant, drôle de chose que la marche. Si je me sens revivre de la plante des pieds jusqu’aux genoux, pour ensuite passer par le dos et le cœur – qui ne bat pas si vite, tout de même – il semble qu’un blocage se fasse à hauteur d’oreille. Car mettre le pied dehors, c’est reprendre mes moyens, tout en sachant que je vais les perdre quelques minutes plus tard, en me laissant glisser, comme un matou qui tend vers l’errance, dans les bas-fonds du quartier, dans les angles plus arrondis – et nécessaires – d’une ruelle, d’un parc, d’un café même lors des jours de luxe, pour me faire crocheter le regard dans les rouillures d’un escalier ou d’une galerie, pincer l’oreille par une engueulade de riverains, chatouiller par des odeurs précoces de barbecue. […]

Je marche par intermittence. Sansot, fidèle ami de papier, dit d’ailleurs qu’il y a le marcheur d’une part et le flâneur de l’autre, non seulement pour une question de lenteur, mais par son attitude générale, sa façon de se disperser dans les choses par sa sensibilité propre, au point de ne plus savoir différencier le sensible du senti. Le marcheur progresse dans l’espace alors que le flâneur lui, peut-être parce qu’il est moins ambitieux ou plus réaliste, se permet de régresser; aller jusqu’à perdre les mots et les retrouver, comme un enfant qui s’approprie pour la première fois un objet, le conforme à cette langue plombée de mémoires qu’il ne se connaît pas. […]

Et c’est bien souvent comme ça que tout arrive. Je mets le pied dehors pour me retrouver, le front barré de ces mots qui se recoupent, se combinent et se réfutent, que j’en viens à tomber dans le tissu du quartier, un tricot serré d’asphalte froid qui se barde de chaleur humaine, quand l’écoute y est. Un bâton de hockey qui claque sur le dos de Joliette, des planches à roulettes qui détalent et des cris lancés par la fenêtre guillotine (évitant de justesse la bouteille de bière qui la tient en place). Ne suffit que de quelques rues et tout à coup on se sent accueilli dans l’haleine chaude du quartier. Comme me le rappelle Sansot : « Le bonheur d’habiter ces deux ou trois rues, ce n’est pas, au premier chef, d’être en soi, mais de coexister, de venir tous ensemble, sans souci de priorité à l’existence. » Co-existence, co-naissance, co-présence. On y trouve chacun son compte, à sa manière. […]

le café de Ph. D.

«La saveur du café arrête le bonheur et gomme la fragilité sournoise du destin. C'est ça, aussi, le bonheur des cuisines: sous les talents modestes de l'arôme et de la couleur, dominer le présent, supprimer les menaces, tenir le monde au creux d'un plaisir chaud, dans l'immobilité sucrée des heures.»

- Philippe Delerm, Le bonheur

À A. qui me dira que ce billet, encore, fait une incursion dans le monde du café, c'est qu'il me reste une brigadière enrhumée à raccomoder, les rives inondées d'une rue et un petit bout de plage à déloger des mes cernes. Une île-cabine aussi, rue Sherbrooke, à délivrer des vagues qui menacent de l'engloutir.

Je bois un café à ta santé.

du fond de la brioche

Une journée un peu trop chaude de la mi-février, passée dans les retailles intérieures de la ville. Du temps à tuer avant une conférence en fin de soirée, je me suis laissé tenter par un allongé et quelque croissant. Encore que, tuer le temps, c’était un peu trop brutal pour cette fin d’après-midi tranquille. Il s’agissait plutôt de m’en accommoder, dirait Sansot, sans me laisser bousculer. À la limite, c’est tout ce que j’aurais pu faire : un croche-pied au temps, au fond de la Brioche, avant de me replonger le nez dans la Nouvelle barbarie de Chamberland.

L’espace d’un peu plus d’une heure, j’ai eu droit aux questionnements des employés – à ma droite, la cuisine. De grandes questions en fait, qui m’ont touché, sans ironie, droit au cœur. Que faire avec les croissants qui sont restés collés sur la lèchefrite, qu’est-ce qui se passe avec M. qui n’est pas rentré travailler, as-tu besoin que je reste un peu plus longtemps – on va tomber dans le rush. Un cuisinier de la première heure, un peu taquin, a eu le temps de placer quelques coups de fil, à la fin de son quart de travail. Je devrais même dire son shift – lui disait chiffre. Il a aussi placé une orange froide dans le cou d’une aide cuisinière venant juste de se faufiler entre les tables pour « aller en arrière ». « Pour la bonne santé! », qu’il lui lance.

En levant les yeux, j'ai remarqué que, dehors, le temps doux avait laissé place à la chute de grandes plumailles de neige. Tout au fond, près de la porte d’entrée, on discutait de projets à venir, peut-être même d’écriture ou de la vie en général, en tendant les lèvres vers un verre de blonde. Ce n’était pas la rousse de Delerm, mais elle avait suffit à illuminer le gris du jour à travers la fenêtre. C’est tout le bal du jour qu’elle menait, cette bière, avec sa robe dorée et ses dentelles de blanc. Quelques mots glissés dans le carnet, des mots qui, je sais, ne m’appartiendraient plus. Il n’y avait plus qu’à me taire. Me contenter d’être là, dans ma parenthèse de ville.