bubblegum city


Il me dit des mots d’amour! Des mots de tous les jours! Et ça me fait quelque chose… Dans le gris feutré de la station Berri, elle chante Piaf, parapluie en main, boa mauve autour du cou et manchettes de dentelle qui sortent de son polar vert lime. Son chapeau de pêcheuse, plaqué contre le derrière de sa tête, découvre des cheveux blancs mêlés de jaune. Sur le quai, direction Angrignon, des centaines de personnes attendent le prochain métro, ralenti à ce qu’il paraît.

Il est entré dans mon cœur une part de bonheur! La foule, d’habitude sérieuse, plongée dans le papier recyclé d’un journal ou dans un livre, dans le silence ou la conversation, les retouches de maquillage ou le coulis du mascara, se débranche peu à peu de ses iPods. Ça et là, des sourires illuminent la masse grise : les lèvres à peine rosées se font rouges, les rires des uns brisent le mutisme des autres qui se muent en ricanements discrets, de parfaits inconnus échangent des regards discrets et des clins d’œil. C’est tout une assistance qui se masse devant elle alors qu’elle fait tournoyer son parapluie, façon Gene Kelly…

Un grand bonheur qui prend sa place, les ennuis les chagrins s’effacent! Elle arrête en plein milieu de sa chanson alors que les rails commencent à vibrer. Des applaudissements, des cris et des sifflements retentissent alors que la femme s’exclame : Dieu vous aime et moi aussi! C’est Jésus qui m’a donné la voix! Allez en paix, mes amis! Elle éclate de rire alors que les wagons s’engouffrent dans la station. Elle est disparue dans les grandes caisses bleues, laissant derrière elle ses couleurs, pour continuer sa tournée montréalaise.

Magda


Il suffit de squatter un des bancs publics du square, d’ouvrir les yeux, les oreilles et même le bout des doigts pour qu’il révèle son agitation dans le calme le plus parfait. Ça commence avec des marées de pigeons, une horde d’écureuils gris et le luxe d’un écureuil noir. Des hommes sans poil et une femme à moustache lisent les mêmes nouvelles dans des journaux différents tandis que des enfants, rougis par la brise de l’automne qui vient, courent dans tous les sens. Suivent des poussettes, puis des parents essoufflés qui par manque de forme ou d’esprit ludique, se refusent à courir.

Au centre du square, un Père Noël chauve qui laisse dans l’indifférence les gamins sprinteurs, tient majeur et index pointés vers la cime des arbres, fait des signes de croix à répétition en tournant autour du monument dédié à John Cabot. Après quatre tours il s’installe, jambes écartées et boxers à l’air sous son short rouge, près d’un citadin-bulle composé d’un iPod, de vêtements trop grands, de lunettes d’aviateur, d’un sandwich en bouche et d’un journal branché en mains. Des dizaines de travailleurs scotchés à leurs cellulaires, poussés dans le dos par les aiguilles de leur montre, se sont pressés devant moi pour s’engouffrer dans la bouche du métro Atwater.

Il y a ensuite eu Magda, armée de son sac de plastique biodégradable, qui s’est emparée d’une canette de Grolsch qui traînait sous mon banc d’accueil, s’exclamant tout sourire : « Ça, c’est vingt cennes! » avant de s’éloigner en faisant quelques pas calculés sur la pointe des pieds vers la poubelle, pour y secouer a canette – petit doigt en l’air merci – et de recommencer son numéro autour des autres bancs du square. Une voix, provenant d’une cabine téléphonique située derrière mon banc, s’est élevée. Un type à casquette s’est mis à engueuler le combiné de Bell en lui disant que s’il n’était pas sage, qu’il n’aurait pas ses deux trente sous en le traitant de la sorte. Au loin, Magda enjambait un dormeur en exhibant ses talents de ballerine. Le Père Noël, assis au pied du socle, grognait, les bras tendus vers un grelottant chien-saucisse.

En tendant la main vers mon café, j’ai réalisé qu’il n’était rien de moins que froid. Juste avant de quitter le parc, un ado, quatorze ans au plus, était plongé dans un bouquin. Jetant mon café dans une poubelle pas loin de son banc, je lui ai demandé ce qu’il lisait. C’est avec un grand sourire et un accent anglais qu’il m’a répondu : « Plato’s Republic. » Je me souviens qu’en rentrant à la maison, ce soir-là, j’ai pris des notes. Beaucoup de notes.

la petite mère de la rue Rouen


La Rentrée scolaire de cette année, ce n’était pas seulement le retour des petits mousses aux cheveux de blé et aux pieds volants, aux sacs-à-dos brillants comme des Cadillac fraîchement cirées, aux sacs à lunch préparés le soir d’avant papa ou maman. C’était aussi le retour de Madame Tremblay, ma belle brigadière aux trente-quatre ans de loyaux services. Je pense qu’il y avait là quelque chose du soulagement dans cette présence qui annonçait un petit bonheur pour chaque matin à venir, une joie simple pour toute une année encore. Elle lève encore son STOP lentement à l’arrivée des petits fous, plus doucement encore qu’en juin dernier, ce qui lui donne une certaine majesté. D’autres fois, entre le rire et le sérieux, elle fait de grands discours sur les énarvés du steering wheel qui lui filent sous le nez, à de rares parents qui s’agglomèrent sur le coin du trottoir, comme autant de pingouins sur la banquise, après quoi, lorsqu’ils disparaissent dans les remous des 9 à 5, elle courbe un peu le dos, fait faire à sa pancarte trois tours dans un sens, puis deux dans l’autre. Et Madame Tremblay reprend sa canne, vers la neuvième heure, pour disparaître jusqu’au midi.

des amours de plastique


Combien de fesses de gamins et d’ados ont poli la glissoire de plastique du module de jeu? Il y a les fesses, mais aussi les plaisanteries, les rires, les cris et les insultes du retour de l’école qui donnent le caractère à ce petit bateau pirate qui ponctue le parc P. Récemment, un paf! a précédé l’affirmation existentielle d’un kid à casquette et pantalons courts, bas bruns et Nike aux couleurs des années 80 : « Y t’a frappé, donc y t’aime! L’amour brutal, c’est ça! » Puis la riposte un peu molasse qui questionnait le choix du coup de coude pour dire l’amour… Quelques jours plus tard, des vieux gamins, du type adolescents, se « balan-signaient ». A fusé un « t’as-dit-oui-tu-sors-avec! » dont la seule réponse a été un soupir, une moue, une casquette de travers…

montréal tranquille


Ce n’est pas le genre d’automne qui s’affiche sur un calendrier. C’est plutôt celui qui se glisse sous la porte, un matin du mois d’août, ou qui se faufile par la fenêtre guillotine qu’on a laissée ouverte tout l’été. C’est un automne qui vous pousse à rester sous les couvertures, à faire la grasse matinée jusqu’à dix heures et l’amour jusqu’à midi, puis tout à coup on se trouve à marcher avec cette femme belle - mais belle! - en allant par là, simplement par là, se disant qu’on ne veut pas de cette ville qui se déballe avec le fracas dont elle est capable et qui finit toujours par déverser son fatras. On cherche les rives intérieures du Montréal tranquille. Déjà, les vieilles grimées de la rue Dézéry disparaissent derrière des portes vitraillées, se laissent désirer au bord de leur fenêtre en matant les passants. Les rideaux de dentelles faits main font sourire leur jeunesse passée, comme autant de voiles de jeunes mariées.

On marche en silence, en empruntant les ruelles et les parcs, pour se gorger de leurs passants, de leurs habitants et de leurs secrets si la chance nous sourit. Parfois on se permet d’inscrire, sur les pages quadrillées du carnet, quelques mots qui contiendront en germe un visage, une voix, un geste - des sensations en lambeaux lors des jours difficiles.

Certains vont sur les trottoirs, pendus à leur cellulaire, s’absentant d’eux-mêmes et du corps chaud de la ville. D’autres dorment à demi, emmaillotés dans des couvertures humides et tachées, à l’entrée des magasins d’antiquités ou les pawn shops d’Hochelaga Kingdom. Ces cocons urbains d’où émergent des papillons fanés élisent parfois leur domicile temporaire dans l’herbe grasse d’un parc où flottent, encore, les restants d’une partie de balle molle. Plus loin, au détour d’une ruelle qui se jette dans la rue Rouen, une odeur de bon tabac et des bonjours matinaux qui se traînent jusqu’en après-midi, rappellent la présence des sages du quartier, du haut de leurs tours mystiques de bois et de fer forgé, incrustés dans leurs chaises berçantes qui grincent en se mêlant aux miaulements des chats – ceux qui appartiennent à tout le monde et personne.

Les arômes de café frais ont laissé place aux odeurs de burgers ponctuées de quelques notes de houblon, de tintements de verres, de fourchettes et de couteaux tachés par des résidus de savon. En bifurquant vers le Nord mêlé de l’île, le parc Lafontaine s’ouvre sur des amoureux étendus échangeant lèvres et salive pour parler la même langue. Des enfants de veille de Rentrée s’égosillent une dernière fois sur les passerelles et sur le sable des modules de jeux, s’imaginant pirate, princesse, matelot ou perroquet, c’est selon, pendant qu’une bande d’adolescents ayant pour seul navire un banc de parc, utilisent leur longue-vue pour scruter la rondeur des seins d’une fille qui se fait griller sur la pente, près de la fontaine. Un accordéoniste laisse pleurer son instrument pour les saltimbanques du dimanche qui jonglent et corderaidisent. Dans une poche de quilles et de sacs de sables, on imagine aussi un hamac et son dormeur, dans l’ombre des feuillages.

En ayant passé le chemin de tant de guitares mal accordées, de fumeurs et de frimeurs étendues dans le soleil de l’après-midi, des cueilleurs de bouteilles à cinq sous et de policiers qui font leur ronde, on s’arrête devant la boutique de Chloé. Des chocolats!, lance-t-elle. Alors on se laisse tenter, on entre dans la chocolaterie et on en sort avec un sachet dont le contenu est à déguster lentement pour y saisir les nuances. Même qu’on s’arrête en les laissant fondre sur sa langue, comme c’est le cas lors des longues promenades qui poussent à la paresse d’accoster un banc de parc. La ville de chacun est miniature, toute contenue dans des habitudes ponctuées d’épices. Pistache, pâte d’amande, basilic, romarin, gingembre, piment d’Espelette, poivre de Sichuan…

les noms perdus de la ville


Elle traînait ses vieux jours sur les trottoirs de la rue Ontario. Elle ne mendiait pas, ne se vendait pas non plus, mais passait en regardant les gens dans les yeux, pour savoir s’il leur restait au moins quelques poussières dans le creux du cœur. Son nom, personne ne le savait. C’était Flore ou Lorraine, Anne ou Lucie… Elle portait sur ses épaules tous les noms perdus de la ville.

Hier, c’était dimanche. Elle avait nettoyé son grand trench coat décati par la pluie et le soleil, rosi ses joues avec un reste de sachet de Heinz écrasé devant chez Lafleur. Dans ses orbites bleuis par la fatigue, il ne lui restait que des yeux gris aux notes d’amandes. Hier, c’était dimanche et, par coquetterie, elle a noué ses cheveux avec quelques morceaux de papier de toilette.

Des coups de klaxons, des feux rouges et verts. Des gamins qui hurlaient à pleins poumons – pour un rien – sur la place des Royaux. Une balle de baseball perdue sur un terrain de soccer. Je l’ai perdue de vue, celle que tout le monde et personne connaît.

éclats


Le mauvais temps l’a fait dormir dans la boue et les éclats de vitre. Ses cheveux étaient en pagaille, tandis que sa peau de plastique attendait la prochaine averse. J’ai dénombré près d’une dizaine de bouteilles de Labbatt et de Bud, deux chaises brisées, des berlingots de lait et des verres de McDo mâchés par l’orage, des flyers et des cartes d’affaire moisies, des deux par quatre disposés ça et là pour renforcer la clôture de plus en plus molle, des balles de ping pong écrasées, une balle de baseball décousue, des cartes – un as de pique et un joker. Il y avait aussi, dans ce trou, un soulier d’enfant et quelques vieilles seringues. Dans ces objets il n’y avait plus que des vies concassées… en des morceaux suffisamment petits pour que je puisse les traîner dans ma poche, jusqu’au soir.

rouge


Qu’avait-elle à lire un article sur les zoos? Au coin de Parthenais et Ontario, à tourner une mèche de cheveux blonds entre le pouce et l’index de la main droite, c’était louche. Pas un geste de plus sinon cette jambe gauche qui croisait la droite pour s’en défaire la minute d’après. Que du silence malgré le trafic du retour à la maison. La revue épaisse, le papier glacé, l’air lourd et collant. Elle assise, légère sur son bloc de béton. Le terrain vague et ses tuyaux en croix. La clôture et des affiches déchiquetées. Le stationnement désert avec ses affiches Réservé en bois pressé mangé par la pluie d’hier. L’odeur de vidange d’huile du garage d’à-côté. J’étais déjà ailleurs… et elle lisait un article sur les zoos.

cheveux gris


En arpentant cette rue, ils murmuraient avec la complicité du temps qui passe. Des demi-mots, pour amitié ou plus.

cerné


Écrire des instants de bonheur. C’est peut-être ce que j’ai parié avec moi-même. Ça devient parfois un peu flou, surtout lors de ces journées où me prend une espèce de sentiment de vide. Ce n’est pas de la tristesse, ce n’est pas la fin du monde non plus, tout au plus c’est une certaine indifférence devant les choses. Il suffit, pour que ça passe, de mettre le pied dehors, élire un banc de parc pour saisir une ouverture sur la ville. Marcher et flâner, alternativement. Sansot nous le rappelle : il y a une différence dans la liberté du regard – la disponibilité – de l’un et l’autre.

Je n’ai pas grand-chose à dire de moi-même, mais un Fargue dira qu’on va toujours dans une ville peuplée de soi-même. Je me demande ce qu’il arrive quand cette ville se résume, un soir de jour ouvrable, à une poupée qui enserre un verre en carton troué du McDonald’s, en plein milieu d’un terrain vague... où bientôt on construira d’autres condominiums.

le parc des pompiers, une parenthèse


Ce parc, il ne parle pas beaucoup. C’est le genre de parc qui glisse sous vos fesses un banc trempé de rosé, vous laisse être là sans prendre de place. Le parc des pompiers, c’est un parc de solitaire qui, les dimanches après-midi, se permet d’inviter la famille dans une spirale de robes fleuries, d’accents espagnols et rieurs. Mais lui, il ne dit pas mot. Il écoute.

Le matin du 1er, j’y suis entré en débouchant par la ruelle des politiques et des enfants, cette ruelle où on revendique la démission de Harper et de Charest, où on veut le retrait des troupes canadiennes qui se trouvent en Irak et en Afghanistan. On y trouve aussi un chat roux, quelques briques empilées et, jusqu’à tout récemment, un panda en peluche en train de moisir contre un mur. Mais c’est peu dire de ce couloir qui vous bombarde de graffitis et de dessins à la craie – il reste toutefois essentiel au calme qu’on peut ressentir dans ce parc timide, les avant-midis.

Je me suis assis, à moitié endormi dans le parfum de ces fleurs que je suis incapable de nommer. Ces fleurs n’ont de mots que pour mes yeux… pour le bout de mes doigts, quand le cœur me prend de retirer ces éclaboussures de terre alourdissant les pétales si légers – la pluie de la veille avait prise des allures de pioche… pour les narines, mais c’est alors tout le corps qui en profite.

Le parc des pompiers n’est pas bavard, c’est un vieux jardinier qui vous invite à prendre un verre de lenteur avant de vous goinfrer de personnages et de grandeurs au parc des Faubourgs, de l’autre côté de la rue Ontario.

médéric.fm


Médéric-Martin, ce matin-là, m’a faire tendre l’oreille. Il n’y avait pas grand-chose, sinon du silence et des grésillements dans ces écouteurs abandonnés. Par jeu, je me suis accroupi, puis assis sur une pierre, regardant le carré de sable occupé par des modules de jeu. Le sable était encore piqué ça et là par les semelles des gamins qui se prennent pour Usain Bolt quand leurs parents ne leur tordent pas l’oreille gauche. La pluie avait donné au sable des allures de cassonade.

J’ai syntonisé mon récepteur intérieur sur médéric.fm, et j’ai attendu que ça monte doucement comme des larmes ou une marée paresseuse. J’ai entendu les pas du vieux joggeur s’harmoniser aux pas lourds du grand danois qui, avec sa maîtresse, vient délier ses jambes de mannequin entre les arbres et les bancs de parc. J’ai entendu la fontaine couler à nouveau et cette vieille dame chinoise, tout de blanc habillée, nourrir les pigeons. J’ai entendu le vent glisser sur les feuilles et entre les pieds de la vieille qui, lorsqu’elle s’assoit sur les grands bancs de Médéric, ne touchent plus à terre. Alors, avec son sourire et sa peau tachée par les années dures, elle prend les airs d’une poupée de porcelaine.

J’ai entendu des devoirs d’enfants glisser contre les clôtures rouillées, des mauvaises blagues lancées par les riverains du coin. Puis ça a été le tour des balles de tennis et des raquettes, de l’autre côté de Rouen. Mais à travers ces sons, une image. Sur fond de rouge et de vert, traversés d’une ligne blanche, une vieille bottine de cuir restée là pendant des mois, tout l’hiver, sans tapeur de balles pour venir déranger sa sieste. Des grésillements et, à nouveau, la solitude.

en marchant...


« En marchant, rien ne se déplace vraiment: c'est plutôt que la présence s'installe lentement dans le corps. En marchant, ce n'est pas tant qu'on se rapproche, c'est que les choses là-bas insistent toujours davantage dans notre corps. Le paysage est un paquet de saveurs, de couleurs, d'odeurs, où le corps infuse. »

- Frédéric Gros, Marcher, une philosophie.

bleu ciel, bleu marine


Cours, Guillaume! Cours! Ces trois mots ont fondu à travers les mailles de la clôture en raclant un fond de gorge. Ledit Guillaume, la trentaine facile, n’avait rien d’un athlète : un corps qui ressemble à une boule de crème glacée, coulant un peu sous le soleil, montée sur deux pattes de cigogne. Il courait avec les coudes bien serrés contre le corps, les poings fermés bien dur. C’est à croire qu’il retenait son souffle en courant du marbre au premier but, comme pour se donner un air de légèreté. Il échouait, évidemment, mais il était beau à voir sous sa casquette de Pennzoil tachée de sueur. Guillaume a été retiré au deuxième but après le bunt peu convaincant de David.

C’était un mardi soir du mois de juillet et l’équipe des chandails bleu ciel jouait contre l’équipe des chandails bleu marine. D’un côté à l’autre du terrain, on s’en lançait des vertes et des pas mûres pendant que le batteur était dans’ bouteille (dou dah, dou dah!) Ici et là, dans les estrades, quelques canettes de Bud attendaient le changement des équipes et, quand ça arrivait, on tapait amicalement la fesse gauche d’un coéquipier avec sa mitt. Oui, mitt et non gant de baseball, car ce dernier n’est pas en mesure d’évoquer l’odeur de fond de remise, de poussière, de sueur et de vieux cuir portant l’empreinte de la main de son propriétaire – c’est un gant de baseball avec une histoire.

Ce mardi soir-là, dans la lumière qui crevassait l’horizon du quartier, j’ai compris que ces gars, chandails bleu ciel et bleu marine, mais portant les mêmes pantalons gris, ne jouaient pas au baseball pour une question de sport. On ne comptait pas les points, seulement les caisses de 12. On ne courait pas à fendre l’air, Guillaume n’est pas de cette trempe. Quand on contestait une décision de l’arbitre, c’était pour régler de faux problèmes autour d’une énième bière, le soir venu.

Ces gars-là jouent au baseball, avec les sourcils froncés, le sourire en coin et la palette de la casquette bien droite sur le front. Et de temps en temps, ils s’arrêtent, posent leur mitt sur leur poitrine en attendant que l’arbitre, puis Guillaume, essuient leur front dégoulinant de sueur. Puis quand les habits deviennent trop poussiéreux, que les deux équipes ne font plus qu’une, on sait que c’est l’heure de rentrer… mais seulement après une jasette d’une heure ou deux dans le stationnement, derrière le terrain de baseball.

les astronautes de l'espace vert


C’était d’abord le ronron des moteurs qui s’est mis à gonfler dans les oreilles. Puis est venue l’odeur de l’herbe fraîchement coupée, l’odeur de l’huile mélangée à celle de l’essence, accompagnées ici et là d’un petit nuage bleu – ou deux.

Chacun leur fonction : un gars qui traînait la tondeuse du mieux qu’il le pouvait autour du carré de sable des 2 à 6 ans, puis le long de l’allée principale du parc; une fille avec des veines grosses comme ça dans les bras, des gants immenses et le coupe bordure devant bien faire trois fois son poids (ceci dit, Weed Eater sonne plus gentiment à mon oreille, tout en rappelant le calme des ruminants si on opte pour une traduction mot à mot : Mangeur d’herbe… et l’idée d’un ruminant qui ronronne me fait bien rire); une troisième qui file à toute allure sur le terrain de baseball avec son rutilant tracteur à gazon…

Tous trois, avec leur protège-oreilles et leurs immenses lunettes de plastique, sans parler de ces dossards qui rappellent la tête de David Bowie dans le vidéoclip de Space Oddity… Ils me donnaient l’impression de patauger dans un parc qui n’était plus le mien, vaporeux. Ceux qui travaillent sont parfois de bien drôles de personnages : les astronautes de l’espace vert, peut-être, le temps de refaire une beauté au parc.

café et popsicles


Je ne pensais pas que c’était pour être si difficile. L’absence de la brigadière du coin je veux dire. Je pensais qu’on aurait pu se dire au revoir avant de se quitter pour l’été – pas qu’il y ait des histoires entre nous, ce serait un peu tordu, mais elle avait ce don de donner le ton à la journée, de l’illuminer avec son dossard jaune à bandes argentées. Madame Tremblay, avec sa voix on the rocks et ses lunettes mauves, elle qui m’a confié, le 1er juin alors qu’on se gelait les couilles à l’extérieur, qu’à ce temps-ci de l’année elle donnait des popsicles aux gamins qui traversaient à son coin de rue. À la blague elle m’avait dit qu’elle devrait leur donner du café, avec le temps qu’il faisait! C’est ce qui me manquera le plus. Ces histoires simples, parfois un peu étranges mais jamais déplaisantes. Les histoires de la brigadière, c’est aussi un pan de la vie du quartier empaquetée dans des mots convenus mais qui surprennent toujours. Mais avec ses 34 ans de service, son genou qui la taraude et sa canne qui ne la quitte plus, je me demande si septembre, quand il reviendra, va la ramener. Pour l’instant, je sais que les matins, au coin des rues Ontario et Rouen, sont un peu plus gris.

du sable entre les orteils


Le soleil tombe sur Homa Kingdom et le parc Préfontaine, Raymond de son prénom, est un des derniers endroits en-dessous de la rue Hochelaga qui se voit gratifié d’une langue de soleil. C’était jeudi passé, mais le parc, filtré dans le tamis de la peau, s’accorde encore au présent. Le petit, les joues lourdes mais le pied assuré, va sur la petite passerelle qui lie les deux sections du module de jeu. De sa main pas plus grosse que ça, il serre l’index de son père pour ne pas tomber dans cette rivière qui s’ouvre sous lui – rivière qui, dois-je le rappeler, est peuplée de poissons à dents de scie et de requins-marteau. Une fois le ponceau bravé, il s’accroche à son père pour ensuite atterrir dans le grand carré de sable. Il y plonge les mains, s’en envoie un peu dans le visage – ça fait partie du rituel. Après la construction de quelques châteaux peuplés de princes et de méchantes reines, c’est le retour à l’appartement, de l’autre côté de la rue. Les souliers du petit sont secoués sur le balcon et débarrassés des grains inopportuns, mais pas ceux du père. Peut-être est-ce sa façon à lui de rester gamin sans qu’on le sache, en amenant le parc en douce… dans ses souliers.

les joueurs de balle molle s'abritent sous des parapluies de golfeurs


Vers 23h00, jour ouvrable, mais qui se ferme peu à peu. À ma sortie de la station de métro, je déboule dans le parc Préfontaine qui, à cette heure-ci, est aussi endormi qu’un matou. N’empêche, ci et là ses moustaches sont remuées par quelque pluie et ventouille délicates. Près du chalet, une adolescente en cavale imaginaire se craque une canette de bière, laisse courir son mascara avec l’eau qui lui ruisselle sur le visage. Un peu de mousse de Bleue sur l’asphalte rongé par l’ennuie. Une pluie grasse me tombe dessus, me fait coller au sentier du parc, comprendre le silence enjoué de ces habitué(e)s de la balle molle qui se trémoussent sous un de ces immenses parapluie de golfeur. M’ont l’air d’une bande de pingouins… Leur banquise, rien de moins que ces estrades de bois un peu mal foutues, mais confortables. Me vient l’odeur du sable mouillé et des jeux d’enfants qui, de l’autre côté de la rue, ne dorment toujours pas et ne demanderont pas d’histoire avant d’aller au lit. Une cycliste passe mon chemin, essoufflée mais rieuse avec sa tête d’ananas. Les balançoires vides grincent puis je me déverse dans la ruelle Winnipeg.

une loupe, un pétard

J’aurais voulu rester là, sur le coin du trottoir, à le regarder tenter d’allumer ce gros pétard avec sa loupe. Il aurait sans aucun doute réussi, au coin d’Ontario et Davidson, à créer tout un émoi – et moi je me serais bien bidonné. Mais le feu est viré au vert et puis, après tout, on ne regarde pas fixement un enfant comme ça. Je l’ai donc laissé à ce jeu qui allait sûrement durer des heures avec le soleil qui se logeait tranquillement dans les replis de la rue. Sur l’autre rive, on s’allumait une clope à grand coup de Zippo. Je me demande encore pourquoi il n’utilisait pas une loupe, lui – c’est bien plus drôle.

le nom du chat


C’est tout un pan de mon imaginaire matinal qui est tombé, il y a deux jours. Le chat du 2202, qu’il me faisait plaisir de nommer Grelot ou Pivoine quand je me sentais en forme, a été démasqué par sa propriétaire. Si j’apprenais dernièrement que le colocataire du chat, un cocker américain mal rasé, s’appelait Dragon, le chat lui, s’appelle… Bibi. Peut-être y avait-il là le titre d’une nouvelle émission pour enfants. Chose certaine, le chat qui d’habitude regarde au dehors, somnolent et avachi contre la moustiquaire, me tourne maintenant le dos. Soit il me boude, soit il est humilié. En espérant que ça passera...