bubblegum city
Magda
Au centre du square, un Père Noël chauve qui laisse dans l’indifférence les gamins sprinteurs, tient majeur et index pointés vers la cime des arbres, fait des signes de croix à répétition en tournant autour du monument dédié à John Cabot. Après quatre tours il s’installe, jambes écartées et boxers à l’air sous son short rouge, près d’un citadin-bulle composé d’un iPod, de vêtements trop grands, de lunettes d’aviateur, d’un sandwich en bouche et d’un journal branché en mains. Des dizaines de travailleurs scotchés à leurs cellulaires, poussés dans le dos par les aiguilles de leur montre, se sont pressés devant moi pour s’engouffrer dans la bouche du métro Atwater.
Il y a ensuite eu Magda, armée de son sac de plastique biodégradable, qui s’est emparée d’une canette de Grolsch qui traînait sous mon banc d’accueil, s’exclamant tout sourire : « Ça, c’est vingt cennes! » avant de s’éloigner en faisant quelques pas calculés sur la pointe des pieds vers la poubelle, pour y secouer a canette – petit doigt en l’air merci – et de recommencer son numéro autour des autres bancs du square. Une voix, provenant d’une cabine téléphonique située derrière mon banc, s’est élevée. Un type à casquette s’est mis à engueuler le combiné de Bell en lui disant que s’il n’était pas sage, qu’il n’aurait pas ses deux trente sous en le traitant de la sorte. Au loin, Magda enjambait un dormeur en exhibant ses talents de ballerine. Le Père Noël, assis au pied du socle, grognait, les bras tendus vers un grelottant chien-saucisse.
En tendant la main vers mon café, j’ai réalisé qu’il n’était rien de moins que froid. Juste avant de quitter le parc, un ado, quatorze ans au plus, était plongé dans un bouquin. Jetant mon café dans une poubelle pas loin de son banc, je lui ai demandé ce qu’il lisait. C’est avec un grand sourire et un accent anglais qu’il m’a répondu : « Plato’s Republic. » Je me souviens qu’en rentrant à la maison, ce soir-là, j’ai pris des notes. Beaucoup de notes.
la petite mère de la rue Rouen
des amours de plastique
montréal tranquille
On marche en silence, en empruntant les ruelles et les parcs, pour se gorger de leurs passants, de leurs habitants et de leurs secrets si la chance nous sourit. Parfois on se permet d’inscrire, sur les pages quadrillées du carnet, quelques mots qui contiendront en germe un visage, une voix, un geste - des sensations en lambeaux lors des jours difficiles.
Certains vont sur les trottoirs, pendus à leur cellulaire, s’absentant d’eux-mêmes et du corps chaud de la ville. D’autres dorment à demi, emmaillotés dans des couvertures humides et tachées, à l’entrée des magasins d’antiquités ou les pawn shops d’Hochelaga Kingdom. Ces cocons urbains d’où émergent des papillons fanés élisent parfois leur domicile temporaire dans l’herbe grasse d’un parc où flottent, encore, les restants d’une partie de balle molle. Plus loin, au détour d’une ruelle qui se jette dans la rue Rouen, une odeur de bon tabac et des bonjours matinaux qui se traînent jusqu’en après-midi, rappellent la présence des sages du quartier, du haut de leurs tours mystiques de bois et de fer forgé, incrustés dans leurs chaises berçantes qui grincent en se mêlant aux miaulements des chats – ceux qui appartiennent à tout le monde et personne.
Les arômes de café frais ont laissé place aux odeurs de burgers ponctuées de quelques notes de houblon, de tintements de verres, de fourchettes et de couteaux tachés par des résidus de savon. En bifurquant vers le Nord mêlé de l’île, le parc Lafontaine s’ouvre sur des amoureux étendus échangeant lèvres et salive pour parler la même langue. Des enfants de veille de Rentrée s’égosillent une dernière fois sur les passerelles et sur le sable des modules de jeux, s’imaginant pirate, princesse, matelot ou perroquet, c’est selon, pendant qu’une bande d’adolescents ayant pour seul navire un banc de parc, utilisent leur longue-vue pour scruter la rondeur des seins d’une fille qui se fait griller sur la pente, près de la fontaine. Un accordéoniste laisse pleurer son instrument pour les saltimbanques du dimanche qui jonglent et corderaidisent. Dans une poche de quilles et de sacs de sables, on imagine aussi un hamac et son dormeur, dans l’ombre des feuillages.
En ayant passé le chemin de tant de guitares mal accordées, de fumeurs et de frimeurs étendues dans le soleil de l’après-midi, des cueilleurs de bouteilles à cinq sous et de policiers qui font leur ronde, on s’arrête devant la boutique de Chloé. Des chocolats!, lance-t-elle. Alors on se laisse tenter, on entre dans la chocolaterie et on en sort avec un sachet dont le contenu est à déguster lentement pour y saisir les nuances. Même qu’on s’arrête en les laissant fondre sur sa langue, comme c’est le cas lors des longues promenades qui poussent à la paresse d’accoster un banc de parc. La ville de chacun est miniature, toute contenue dans des habitudes ponctuées d’épices. Pistache, pâte d’amande, basilic, romarin, gingembre, piment d’Espelette, poivre de Sichuan…
les noms perdus de la ville
Hier, c’était dimanche. Elle avait nettoyé son grand trench coat décati par la pluie et le soleil, rosi ses joues avec un reste de sachet de Heinz écrasé devant chez Lafleur. Dans ses orbites bleuis par la fatigue, il ne lui restait que des yeux gris aux notes d’amandes. Hier, c’était dimanche et, par coquetterie, elle a noué ses cheveux avec quelques morceaux de papier de toilette.
Des coups de klaxons, des feux rouges et verts. Des gamins qui hurlaient à pleins poumons – pour un rien – sur la place des Royaux. Une balle de baseball perdue sur un terrain de soccer. Je l’ai perdue de vue, celle que tout le monde et personne connaît.
éclats
rouge
cheveux gris
cerné

Je n’ai pas grand-chose à dire de moi-même, mais un Fargue dira qu’on va toujours dans une ville peuplée de soi-même. Je me demande ce qu’il arrive quand cette ville se résume, un soir de jour ouvrable, à une poupée qui enserre un verre en carton troué du McDonald’s, en plein milieu d’un terrain vague... où bientôt on construira d’autres condominiums.
le parc des pompiers, une parenthèse
Le matin du 1er, j’y suis entré en débouchant par la ruelle des politiques et des enfants, cette ruelle où on revendique la démission de Harper et de Charest, où on veut le retrait des troupes canadiennes qui se trouvent en Irak et en Afghanistan. On y trouve aussi un chat roux, quelques briques empilées et, jusqu’à tout récemment, un panda en peluche en train de moisir contre un mur. Mais c’est peu dire de ce couloir qui vous bombarde de graffitis et de dessins à la craie – il reste toutefois essentiel au calme qu’on peut ressentir dans ce parc timide, les avant-midis.
Je me suis assis, à moitié endormi dans le parfum de ces fleurs que je suis incapable de nommer. Ces fleurs n’ont de mots que pour mes yeux… pour le bout de mes doigts, quand le cœur me prend de retirer ces éclaboussures de terre alourdissant les pétales si légers – la pluie de la veille avait prise des allures de pioche… pour les narines, mais c’est alors tout le corps qui en profite.
Le parc des pompiers n’est pas bavard, c’est un vieux jardinier qui vous invite à prendre un verre de lenteur avant de vous goinfrer de personnages et de grandeurs au parc des Faubourgs, de l’autre côté de la rue Ontario.
médéric.fm
J’ai syntonisé mon récepteur intérieur sur médéric.fm, et j’ai attendu que ça monte doucement comme des larmes ou une marée paresseuse. J’ai entendu les pas du vieux joggeur s’harmoniser aux pas lourds du grand danois qui, avec sa maîtresse, vient délier ses jambes de mannequin entre les arbres et les bancs de parc. J’ai entendu la fontaine couler à nouveau et cette vieille dame chinoise, tout de blanc habillée, nourrir les pigeons. J’ai entendu le vent glisser sur les feuilles et entre les pieds de la vieille qui, lorsqu’elle s’assoit sur les grands bancs de Médéric, ne touchent plus à terre. Alors, avec son sourire et sa peau tachée par les années dures, elle prend les airs d’une poupée de porcelaine.
J’ai entendu des devoirs d’enfants glisser contre les clôtures rouillées, des mauvaises blagues lancées par les riverains du coin. Puis ça a été le tour des balles de tennis et des raquettes, de l’autre côté de Rouen. Mais à travers ces sons, une image. Sur fond de rouge et de vert, traversés d’une ligne blanche, une vieille bottine de cuir restée là pendant des mois, tout l’hiver, sans tapeur de balles pour venir déranger sa sieste. Des grésillements et, à nouveau, la solitude.
en marchant...
bleu ciel, bleu marine

Ce mardi soir-là, dans la lumière qui crevassait l’horizon du quartier, j’ai compris que ces gars, chandails bleu ciel et bleu marine, mais portant les mêmes pantalons gris, ne jouaient pas au baseball pour une question de sport. On ne comptait pas les points, seulement les caisses de 12. On ne courait pas à fendre l’air, Guillaume n’est pas de cette trempe. Quand on contestait une décision de l’arbitre, c’était pour régler de faux problèmes autour d’une énième bière, le soir venu.
Ces gars-là jouent au baseball, avec les sourcils froncés, le sourire en coin et la palette de la casquette bien droite sur le front. Et de temps en temps, ils s’arrêtent, posent leur mitt sur leur poitrine en attendant que l’arbitre, puis Guillaume, essuient leur front dégoulinant de sueur. Puis quand les habits deviennent trop poussiéreux, que les deux équipes ne font plus qu’une, on sait que c’est l’heure de rentrer… mais seulement après une jasette d’une heure ou deux dans le stationnement, derrière le terrain de baseball.
les astronautes de l'espace vert
Chacun leur fonction : un gars qui traînait la tondeuse du mieux qu’il le pouvait autour du carré de sable des 2 à 6 ans, puis le long de l’allée principale du parc; une fille avec des veines grosses comme ça dans les bras, des gants immenses et le coupe bordure devant bien faire trois fois son poids (ceci dit, Weed Eater sonne plus gentiment à mon oreille, tout en rappelant le calme des ruminants si on opte pour une traduction mot à mot : Mangeur d’herbe… et l’idée d’un ruminant qui ronronne me fait bien rire); une troisième qui file à toute allure sur le terrain de baseball avec son rutilant tracteur à gazon…
Tous trois, avec leur protège-oreilles et leurs immenses lunettes de plastique, sans parler de ces dossards qui rappellent la tête de David Bowie dans le vidéoclip de Space Oddity… Ils me donnaient l’impression de patauger dans un parc qui n’était plus le mien, vaporeux. Ceux qui travaillent sont parfois de bien drôles de personnages : les astronautes de l’espace vert, peut-être, le temps de refaire une beauté au parc.
café et popsicles
du sable entre les orteils

les joueurs de balle molle s'abritent sous des parapluies de golfeurs

Vers 23h00, jour ouvrable, mais qui se ferme peu à peu. À ma sortie de la station de métro, je déboule dans le parc Préfontaine qui, à cette heure-ci, est aussi endormi qu’un matou. N’empêche, ci et là ses moustaches sont remuées par quelque pluie et ventouille délicates. Près du chalet, une adolescente en cavale imaginaire se craque une canette de bière, laisse courir son mascara avec l’eau qui lui ruisselle sur le visage. Un peu de mousse de Bleue sur l’asphalte rongé par l’ennuie. Une pluie grasse me tombe dessus, me fait coller au sentier du parc, comprendre le silence enjoué de ces habitué(e)s de la balle molle qui se trémoussent sous un de ces immenses parapluie de golfeur. M’ont l’air d’une bande de pingouins… Leur banquise, rien de moins que ces estrades de bois un peu mal foutues, mais confortables. Me vient l’odeur du sable mouillé et des jeux d’enfants qui, de l’autre côté de la rue, ne dorment toujours pas et ne demanderont pas d’histoire avant d’aller au lit. Une cycliste passe mon chemin, essoufflée mais rieuse avec sa tête d’ananas. Les balançoires vides grincent puis je me déverse dans la ruelle Winnipeg.
une loupe, un pétard
le nom du chat
