la pluie

Ça commence tout juste à tomber. Une langue d'air frais vient de se faufiler dans l'appartement.

murmure


la grande tranchée


C’est avec le regard cerné et les pieds un brin traînards que je me suis engagé dans cette ruelle. Une grande tranchée rouge fendue d’un ciel blanc. En voulant éviter une flaque d’eau j’ai trébuché sur un dos d’âne, me suis agrippé à un grand mur défait par la pluie. Il m’a supplié d’emporter ces grains de sable rouge qui lui collaient à la peau.

Mes pas ont débouché sur la rue. J’avais les mains rougies par les murmures de la Grande tranchée. Il m’a semblé tout à coup que le ciel s’ouvrait, m’enveloppait de sa blancheur, m’envoyait à la dérive comme un grain de sable emporté par la houle.

attente

Journée tranquille à poursuivre ma lecture du Traité du zen... La machine à laver roule ses hanches pendant que les mots, pêchant sur les rives intérieures, cherchent une position confortable.

en cette période de foot

Depuis près d’une semaine je traîne ce moment au fond de ma poche. Ce n’est rien d’extraordinaire pourtant – qu’un caillou sale dans l’assiette d’un chercheur d’or, une rivière de Californie maintenant terne. La moiteur du mercredi soir y était pour quelque chose, je crois. Le moment s’est collé à ma peau, mais il y a toujours un temps où la houle s’empare des secrets sédimentés du littoral.

J’avais noté les éléments importants de la scène sur un coin d’enveloppe, mercredi passé, de peur de perdre les mots. Ils restent pourtant : quelque part dans la région du cœur – oui, le cœur et le pétillement qu’on l’y connaît – avant de se laisser couler sous la peau, jusqu’au bout des doigts et de la langue. Jusque sous les paupières.

Je sentais mes pieds rudes qui se réconfortaient dans la chair molle de mes semelles. Mon sac pendait dans mon dos comme un enfant sauvage – endormi. Au coin de la rue on s’allumait une cigarette, en prenant bien garde de couvrir l’allumette dans les plis ombreux d’une main noueuse et tremblante. On traversait la rue en se hâtant faussement. L’orage n’arriverait pas jusqu’ici, mais nous laissait déguster le taffetas de sa robe de bal.

Des cris se sont mis à couler entre les barreaux d’une clôture qui se permettait de rouiller avec classe. Un claquement métallique envoyait une Rawlings planer dans le champ droit. Des bruits de gorges ont filés entre les mâchouilles de gommes et de tabac. Est venu le bruit mat de la balle dans le gant. Le bâton était maintenant à l’autre équipe.

La semaine précédente, un gamin de neuf ans à peine m’avouait qu’il n’avait jamais joué au baseball. La tristesse lumineuse qui recouvrait le parc à cet instant, coin Rouen et Nicolet, n’était peut-être pas étrangère à cette confession. Ici l’herbe était grasse et gracieuse, appuyée sur son côté, attendant qu’on lui amène le fruit d’une vigne sage. Ça et là, des bicyclettes gisaient sur le vert tendre. De grandes épaves silencieuses qui recueillaient les rayons du soleil mourant.

Dans une estrade improvisée, on partageait un verre de vin, on laissait une clope murmurer ses lambeaux de fumée en discutant Tolstoï et Sábato. Des regards qui soupirent et se laissent mourir sur des noms gravés à coups de canif – des noms gravés à coups de cœur. Un peu plus loin ça s’est mis à rire.

Un ballon argenté roulait sur l’herbe et s’amusait à caresser des pieds couverts de baskets usées. On dansait avec le ballon, on changeait de partenaire. Il y avait des accolades, des mains qui claquaient ou se frôlaient. Une attitude flottante de fin des classes, des rivalités de cour d’école qui, le temps d’une partie, allaient au placard.

Dans dix ans on serait encore au même endroit, poussant le ballon du bout du pied avec sa fille ou son fils, en lui racontant les soirées entre amis, les mauvais coups faits durant le secondaire. Les amis perdus et les larmes versées. Mais on se gardera de la nostalgie : c’est le plaisir de ces yeux pétillants qui comptera.

Le ballon s’était logé dans les côtes de la clôture. En venant le récupérer, un ado un peu trop bronzé par les machines me proposait, tout sourire, d’aller les rejoindre. Il était reparti aussitôt, sa tribu l’attendait.

J’ai poursuivi mes pas vers l’ouest, en souriant. J’avais un caillou à polir.

extraits de fatigue

Tandis que vision et sentiments se mêlaient, chaque image devenant aussitôt un tourment qui la poussait à regarder ailleurs, l'image suivante prolongeant ce tourment, se créaient ainsi des points morts où le manège infernal du monde extérieur lui laissait fugitivement un peu de repos. En ces instants, elle n'était que fatiguée, se remettait du tourbillon, s'absorbait sans penser à rien dans la contemplation de l'eau.

[...]

La mer lui plaisait, il y avait souvent de la tempête la nuit, rester éveillée n'avait plus d'importance. Elle acheta un chapeau de paille à cause du soleil et le revendit le jour du son départ. Tous les après-midi elle s'asseyait au bar et buvait un espresso.

-- Peter Handke, Le malheur indifférent, Gallimard, coll. Folio, p. 93 et 98

l'équipage

Mercredi soir, marche habituelle sur le dos fatigué d’Hochelaga. Je n’ai pas eu le cœur de prendre l’autobus, d’autant plus qu’il était bondé – le coût de l’essence a dû y être pour quelque chose. J’allais dans la brise comme un nuage endormi.

Le décor me dictait de belles choses. Des murmures de vieux et des cris d’enfants, les uns se vantant d’avoir une nouvelle canne, les autres tout fiers du bâton de hockey ayant autrefois appartenu à leur père, un Sherwood à la palette tout enrubannée de noir.

C’était à l’heure des ombres qui allongent, du vent qui glisse en douce de la rue aux ruelles, des ruelles aux appartements. Ce vent qui chatouille les mollets fatigués des travailleurs engoncés dans leur Chesterfield, bière froide au poing.

Chez Jimmy le souper était servi. Quelques clients, pour la plupart retraités, souriaient à l’approche d’une bouteille de rouge offerte par le patron. Des amis de longue date tenus par les liens du palais et de l’estomac. Chez Beauchesne, un serveur humait le vent en s’essuyant les mains au revers de son tablier. Échange de sourires discrets accompagnés d’un petit hochement de tête. Quelque part, un chien bouffait des ordures.

Puis le silence. Il ne faut pas trop y penser au risque de le perdre – un moment privilégié où la lumière se met à couler de chaque fissure du trottoir, de chaque regard cerné et pétillant de la fin de journée.

Dans cette allée à la peau craquelée, bardée de chaleur humaine, le drap contour avait fait place à une dizaine de serviettes de bain délavées comme autant de fanions pastel. J’aurais voulu courir dans cette ruelle, aller à bord de ce bateau dérivant dans une mer de gris, serrer les mains épaisses de l’équipage, rire, m’émerveiller des histoires qu’on conterait en buvant un coup.

Mais j’étais déjà ailleurs et le phare me ramenait à l’ordre pour me frapper de la réalité. Je devais rentrer au port.

ah...

C'est que j'aurai plusieurs mots à mettre nez à nez ce soir, au détour d'un espresso. Rien de bien extravagant, sauf quelques replis de peau - plus pâte que chair. Rien de coquin, je laisse ça à ceux et celles qui le font bien.

Quelques jupes froissées aspergées de parfum clair, les paroles tristes et comiques d'un vieux à lunettes fumées, des arômes de café qui se battent contre l'humidité d'un orage annoncé.

Toutes sortes de choses aussi liées que les deux rives d'une couture déchirée - un jean trop serré durant les travaux de jardinage.

drap contour

Ça aurait pu être banal. Il aurait pu se retourner, pour humer le parfum désormais subtil des lilas, saluer un ami partageant café et blagues grivoises avec son voisin de palier. Sourire à la vue d’une gamine jouant au foot en jupe longue, dans la chaleur collante d’une ruelle encore à peine éveillée. Peut-être était-ce une impression de déjà vu, collée au cœur, qui se permettait de vagabonder dans un décor d’asphalte et de colimaçons rouillés.

Il n’y avait rien de tout cela, pas cette fois. Tout était à sa juste place : les plantes vertes prenaient un bain de soleil sur le balcon, un chat orange se taillait sous un escalier de bois pourri. Un verre de rousse perlait sur la table vitrée d’une terrasse. Quelque part une enfant pleurait – son père aussi.

C’était surtout ce drap contour qu’il regardait, épinglé sur une corde à linge ventrue, tout de blanc gonflé par la brise déjà chaude du matin. Pourquoi s’était-il retourné de ce côté-ci de la rue plutôt que de l’autre où, dans les herbes hautes, on s’échangeait des mots doux sous l’ombre bienveillante des érables argentés?

Il est reparti en silence, la moiteur de l’air courant sur ses joues, partant à la découverte d’un ailleurs tout proche à bord d’un trois-mâts de papier jusque-là enfoui dans ses souvenirs. Peut-être allait-il jeter l’ancre «dans la grande clarté immobile du passé», comme l’écrit Barbéris, dans quelque archipel de souvenirs concassés, un drap contour hissé sur le mât de misaine.

dis-moi, c'est quoi?

Une île? Tu veux vraiment savoir c’est quoi une île? Je devrai y penser, mais au pif, comme ça, une île c’est un bout de terre ferme bordé par l’incertitude de la mer. Ça t’irait comme réponse?

Bon... Quoi? Une île intérieure?


C’est que je n’y ai jamais vraiment réfléchi. C’est… C’est chaud. Ce n’est ni dur, ni cassant. C’est même un peu rond et je pense que ça pourrait fondre sur la langue, comme les chocolats de Chloé. Ça peut faire sourire et tout le contraire aussi. Ça prend dans les joues et sous le nez, en te faisant remonter la houle dans les yeux. Pourtant t’es bien.

Une île intérieure? C’est peut-être le voile d’un jour de pluie brodé dans la chaleur d’un café. Peut-être que c’est vouloir jouer au pirate en oubliant qu’on a vingt ans, pour une fois.

Dimanche

Dimanche passé c’était plutôt maussade. Les nuages flottaient autour du cou de giraffe du stade, le vent filait doux et traînait l’humidité sur son dos moelleux. Les grives se tenaient tranquilles. Mes semelles léchaient le crâne chauve de la rue Hochelaga. C’était bien, c’était confortable. Cela faisait des mois que j’avais trotté dans les rues un dimanche matin. Ça et là les policiers installaient des barrières pour le Tour de l’Île – journée où je me comptais chanceux d’être piéton et où je pouvais donner le ton à force de pieds posés l’un devant l’autre.

Somme toute j’aurais cru aux matins du bled durant lesquels le ronron des voitures timides se faisait chuchotement, ces bons matins qui mettent juin sur les rails en faisant sourire les gens, sans forcer, après le premier café du matin. Madame K, à hauteur de Joliette, agrémentait son parterre de géraniums. Elle chantonnait sur un air de Brassens pendant que deux petits vieux se contaient des blagues grivoises sur un balcon, verres de bière en accompagnement.

Plus loin, un homme assis à l’entrée d’un dépanneur sirotait son café et regardait le ciel de façon distraite, caressait l’anse de ses mains noueuses et craquelées. Il m’a souri, comme ça, l’air de rien. M’a souhaité la bonne journée – j’ai fait de même. À cet instant-là je me suis retrouvé avec un pied dans le bled et l’autre dans Montréal, avec un de ces chatouillements au cœur qu’on ne s’explique pas. Peut-être que j’avais touché, du bout de l’orteil, le sable chaud de mon île intérieure.

C’était dimanche matin et il s’est mis à pleuvoir, juste un peu, juste assez pour que des perles claires se forment sur les fils entrelacés de ma veste. Il pleuvait et pourtant c’était beau, coloré. J’étais un peu ici, un peu ailleurs, quelque part entre un sourire et des kilomètres d’asphalte.

décorps

L’idée vous vient de frayer votre chemin à coups de coudes et à coups d’épaules, mais en voyant les mastodontes vomis de la gueule de la baleine mécanique, vous vous résignez à sortir Kerouac de votre sac, à vous diriger vers ce grand banc de plastique noir graffigné à force de fatigue et de culs traînards.

Lire, en attendant les prochains wagons, vous plonge dans un de ces espaces fatigués de la journée. Cette fatigue là vous apparaît souvent comme une façon de voir et de sentir. Ça vous plaît et ça vous colle à la peau des fesses. Pendant que Dean Moriarty s’occupe à ses multiples baisades, c’est le flot des gens, avec les relents de sueurs et de parfums incompatibles, qui vous lèche la peau.

Puis vient ce moment où tout devient gris, où les contours de béton se fondent à la chair des fonctionnaires, où l’acier se mêle au sang.

Ce moment où tout n’est qu’une grande montre molle vous coulant de la pupille.

Certaines formes émergent de temps à autres, se frayent un chemin entre le gris et les pages jaunies qui ont autrefois appartenues à un grand fumeur, clope sur clope 24/7. Des couleurs floues, puis des jupes, des souliers et leurs claquements, leurs couinements réglés au quart de tour. Le sourire vous prend parce que votre journée est terminée, cirée à force de jouer du clavier et de l’écran. Une bonne journée suivie d’une bonne fatigue, lumineuse et caressante.

Des mollets, des pâlots, des noirs, des bleutés en bas de nylon. Des souliers à talons hauts suivis de quelques Nova Club et River Land. Des Hush Puppies et des godasses. Un bonhomme soulève sa serviette par-dessus vos genoux et l’angoisse d’être devenu le décor vous prend.

On ne lit plus. Les wagons s’entassent dans la tranchée et on réintègre les rangs. Le service a repris sur la ligne verte.

du bonheur

Il dormait sur des pétales de lilas, près de la station Joliette. Il dormait mou, le visage paisible, la peau déjà brunie par le soleil encore jeune.

Il dormait là et je voulais l'entendre parler du bonheur.

C'est à ce moment que j'ai cessé de marcher pour mieux goûter les notes de lilas. Le soleil jeune se savait déjà mourant, se savait le regard cerné sous l'épaisse couche de maquillage.

Je voulais entendre le dormeur parler des plaisirs minuscules qui accompagnaient son corps dans le rêve. Vouloir l'entendre c'était pourtant l'extirper du sommeil - c'était le tuer un peu pour une pincée de bonheur.

Il dormait mou sur des pétales de lilas, près de la station Joliette. Couché en cuillère avec le soleil mourant, il ne s'est pas réveillé, pas en ce treize mai. Il m'aura parlé du bonheur, le coeur mâché et les bras coulés dans la chaleur du ciment - un pétale de lilas sur les paupières. Il ne restait plus qu'à marcher.

vieillir, c'est voguer sur les flots

Exclamation sublime de la voisine d'à-côté, plus âgée que jeune, alors qu'elle gravissait notre escalier pourri: « J'ai une jambe de bois! »

Long John Silver a donc terminé sa carrière dans un appartement d'Hochelaga-Maisonneuve. C'était logique, pourquoi ne pas y avoir pensé avant!

en toute quiétude

Quelques jours de cela déjà. Je faisais mon tracé utilitaire vers les tunnels de la baleine bleue. Vient le moment où je dois me risquer dans le périlleux territoire du parc Postfontaine. Des enfants criaient, riaient, se balançaient dans leurs lianes imaginaires. Il fallait sauver Christy des griffes des impitoyables Jack et John. Quelques vieux, plus loin, jouaient au croquet. Plus loin encore les planches s'excitaient contre les rampes.

Un gamin d'à peine cinq ans s'est mis à regarder le sable, à le trouver magnifique peut-être, je ne sais pas - il ne faut surtout pas que je le sache. Je ne sais même plus si j'ai déjà pris le temps de regarder le sable pour ce qu'il était, avec ses variantes de beige et de gris, un sable à peau de sucre blanc ou de cassonade. Je me souviens seulement qu'à l'âge de huit ans, je regardais les feuilles de la cime des arbres en essayant de savoir si, oui ou non, c'était normal de voir des feuilles se mélanger avec le bleu du ciel. Je me souviens avoir eu peur de devenir aveugle quand les lettres du tableau, les lettres rondes et belles que Madame Line traçait si bien à la craie, ont commencé à s'effacer. Des peurs d'enfant.

Mes yeux donnaient déjà leurs propres coups de brosse. J'aimais beaucoup les craies de couleur, parce que même quand je pleurais, elles restaient un peu là, comme des nuages. Elles tachaient le tableau d'orange, de rouge et de bleu. À la fin de la journée, Joseph Leconcierge soupirait toujours un peu, mais lavait le tableau avec un sourire en disant que demain on pourrait le tacher encore. Ça me faisait sourire aussi.

Ce jour-là, dans le parc, quelque chose m'avait pincé le coin de la joue, comme ça, tout seul. Juste sous la peau j'avais le sentiment d'être heureux. Tarzan et Jane allaient ça et là dans leur jungle imaginaire, Christy avait été sauvée par Billy tandis qu'un autre avait eu l'idée de prendre une bouchée de sable. La bave et la boue dans les yeux. Assis sur un banc de parc, on déchirait les pages d'un livre - un livre que j'aurais peut-être aimé lire. Par jeu ou par tristesse, les avions de papier échouaient, encore et encore.

« Bonjour monsieur », qu'elle m'a lancé, une fois arrivée au bas de la glissoire. C'était une fillette un peu vaporeuse au visage lumineux, tout de suite remontée dans le module de jeu pour effectuer une nouvelle descente. Je ne dérangeais pas, mais je ne faisais pas partie de leur jungle. J'ai continué sur le sentier asphalté du parc. Pas longtemps, juste assez pour sentir le besoin d'arrêter. J'ai enlevé mes lunettes. C'était une petite chose, pas bien grande, mais un petit geste que je n'avais jamais fait. J'ai voulu voir l'absence des contours, pour une fois, sans angoisser. J'ai voulu voir les bourgeons fondre dans le ciel. J'ai voulu voir, en toute quiétude, mon usure. Avec le sourire.

jeu d'ombres

En revenant des cours, parc Préfontaine, je me souviens avoir bien aimé mon ombre. L'asphalte avait une grande cicatrice au visage.

Un kid d'à peine neuf ans m'a demandé l'heure. « Doit bien être 22h30? »

Je n'ai ni montre, ni cellulaire. Je crois que j'ai peur du temps.

sur les souvenirs

Les souvenirs sont façonnés par l’oubli comme les contours du rivage par la mer.

- Marc Augé, Les Formes de l'oubli

whale

Derrière le Saint-Ciboire plus que plein aux vaguelettes houblonnées, on s'est recueilli devant un HLM de souris. Elles voulaient regagner les champs mais se sont étampées dans le pavé de Saint-Denis.

C'est Saint-Antoine qui nous a rapporté la nouvelle, une nouvelle provenant d'un bien lointain pays, plusieurs pays même, sans parler de leurs habitants, et le double de ces habitants.

Quelques gorgées de bières. Une rousse, comme Delerm les aime. Alchimiste, jamais essayé. Bonne piquette agrémentée de limette.

- Ti-Toine! Montre-moi tes souris du pays lointain, tes souris de HLM, ne criai-je pas, en ne frappant pas ma pinte sur la table de plastique cancéreux.`

Cette soirée, c'était un gros mouton. Un mouton qu'on dessinait sur de grande toile et qu'on enfilait ensuite des nos poches. Cette soirée c'était deux gros moutons, comme deux pièces de velcro sur le bord doux.

On s'est approché - je dis on parce qu'on ne sait jamais trop qui s'approche pour vrai ou qui le rêve - on s'est approché du HLM de souris. Quelques rats aussi, peut-être.

- Ti-Toine! Elles vivent tout de même bien ces souris! Le tapis usé et confortable, un verre de bière à moitié plein, du pain et du beurre à même leur toit! Ti-Toine, qu'est-ce qu'il leur manque à ces souris?

Saint-Antoine sortit une de ses toiles de sa poche. Souffla. En fit un parachute multicolore aux tétins luxuriants. Il me dit: « Où les mamelons pointent se trouvent le malheur ».

On Je Nous, s'est mis à regarder au loin, pas de souris, pas de rats, pas même de tôle, seulement un voilage de plastique et du béton. Le drame c'était cette grande baleine-île qui se voulait voyageuse mais qui se retrouvait sans chair. Le drame c'était le HLM des souris, à nos pieds, qui commençait à disparaître; ce qui disparaissait, c'était surtout les souris.

- Ti-Toine! Les souris se fantômisent! Ti-Toine! Faut faire quelque chose avant qu'on brûle nous aussi! Avant qu'on ait maux de gorge et des otites à répétition!

- Tu sais, on a bien crié, on a même déguisé la baleine-île en Superman. La baleine-île a crié trop tard. Qu'un squelette maintenant, les Volkswagen n'iront même plus chatouiller sa langue!

Saint-Ciboire, entre les conversations et les bières de jeudi soir, y avait comme un drame sec qui se profilait à l'Est.

Tout ce qu'on peut faire maintenant, c'est préparer le café pour les jours meilleurs.